La Passion selon Christine de Suède

La Passion selon Christine de Suède

Cet article constitue la préface d’une série d’interventions et de texte destinés à la publication que nous éditerons régulièrement sur ce site, dans l’attente d’une reprise de nos activités parmi lesquelles, l’impression de cet ouvrage annoncé sous le titre « Christine de Suède, vous avez dit Baroque? » 

 

Vous avez dit baroque ?

 

Christine de Suède (1624-1689) constitue une énigme pour les historiens et l’objet de controverses pour ceux qui s’intéressent à cette souveraine.  Son abdication suivie de sa conversion au catholicisme, font d’elle aux yeux de beaucoup une traître à la nation et à la religion protestante. Ses lettres d’amour enflammées à ses amies et à ce cardinal qui faillit devenir pape, lui valent, chez les plus radicaux, une réputation de prostituée. Et pourtant…

 

Quand elle monte sur le trône, elle a six ans. Nul caprice, nulle fantaisie ne lui sont permis : elle doit apprendre le métier de roi, pas de reine, de roi comme l’avait souhaité son père. Et le Chancelier Oxentsierna s’y emploie avec autant de zèle et de dévouement que de rigueur. Il en a donné sa parole au défunt  Gustave II Adolphe Vasa auquel il vouait un respect sans borne. Tout comme son précepteur, Johan Matthiae, qui joue le rôle de second père, et qui, secondé par d’éminents professeurs, lui  apportent tous les savoirs qui la passionnent : elle étudie, plus de douze heures par jour. Ses seules distractions sont l’escrime et l’équitation qu’elle pratique sans fatigue des heures durant.

 

A tout bien considérer, cette enfant n’est pas une enfant, n’a jamais été une enfant. Et, très vite, elle étonne, surprend et suscite l’admiration de son entourage et de la cour par son érudition, par la maturité de ses propos, sa maîtrise des huit langues qu’elle vient d’apprendre et qu’elle utilise pour correspondre avec de nombreux savants européens. En Europe on la surnomme déjà la Minerve du Nord.

 

Apprentie souveraine, elle semble n’avoir d’autre ambition que d’égaler, voire de surpasser ce père qu’elle a perdu trop jeune et qui l’a fait accéder, sans transition, de l’insouciance des jeux au monde du pouvoir. Et le pouvoir, elle va l’exercer, sans retenue, avec le talent et les compétences que lui ont conférés ses maîtres qu’elle dépasse et qui désormais se soumettent à elle.

 

Instruite plus que quiconque*, elle use de ses immenses connaissances pour régner sur le monde et sur elle-même. Nul autour d’elle ne semble en mesure de s’y opposer. Amie de l’ambassadeur de France, Pierre Chanut qui l’admire au plus haut point, elle reçoit à sa cour des scientifiques, des hommes de lettres, et des musiciens et des danseurs, français et italiens pour la plupart qui lui apportent une conception du monde qui la séduit, bien différente de celui qu’elle connaît, dans lequel elle vit. A l’austérité et à la rigueur luthériennes, ils opposent un catholicisme flamboyant, la libre pensée, le libre examen, la créativité littéraire, la musique et les arts. Frottée à ces idées nouvelles, convaincue bientôt par les jésuites que lui envoient Rome et Paris, elle finit par ne plus supporter le joug moral et les restrictions intellectuelles que lui impose le luthéranisme. Dans son esprit, si largement ouvert au monde et si plein de savoirs, la grâce n’est rien si elle n’est acquise par le mérite. Pour elle point de prédestinée mais désormais une farouche volonté de maîtrise sur soi et son existence. Les doutes qu’elle nourrit à l’égard de la religion protestante la poussent à une remise en question générale, la tabula rasa de Descartes, lequel lui enseigne aussi que « les passions sont le sel de la vie ; on n’est heureux ni malheureux qu’à proportion qu’on les a violentes ».

Et ce sont à la fois ses doutes et ses passions qu’elle ne modère plus qui induisent et justifient son affirmation d’être libre, de femme libre, de libre penseuse, de libertine érudite.

 

C’est dans ce contexte qu’il convient de considérer à la fois son abdication et sa conversion au catholicisme.

 

En envisageant sa conversion, cette souveraine soumise aux règles de la religion d’État, sait qu’elle ne peut rester au pouvoir sans provoquer de graves troubles dans le pays. Elle n’abdique pas non plus parce qu’elle aurait envie de vivre une autre vie, plus brillante  -telle que la lui ont vraisemblablement fait miroiter les émissaires de Rome et de Paris- et moins politique : après 1654, jusqu’à la fin de ses jours elle agit comme  un monarque, certes sans royaume mais consciente de sa souveraineté, et parce que la politique est sa seconde nature.

 

Elle ne se convertit pas par intérêt mais parce que qu’elle voit dans sa nouvelle religion la condition de son épanouissement moral. Christine est religieuse avant tout. Tous ses actes, tous ses écrits le confirment : elle a la foi et elle le dit ou l’écrit à qui veut l’entendre et la lire. Chanut qui la fréquente et qui a sa confiance, rapporte qu’ «elle n’a rien de plus présent en l’esprit que l’amour incroyable d’une haute vertu».

Mais aussi, là comme en tout, elle agit passionnément, ainsi que l’y engage la pensée cartésienne, comme l’y conduisent tous les textes littéraires de l’époque qu’elle connaît si bien. Christine parle, écrit à la manière des auteurs qu’elle admire, avec l’emportement et la passion qui sont la marque du temps : baroque. Ainsi quand, dans une lettre qu’elle écrit de Rome où elle s’ennuie d’elle, (une de ses lettres qui nous sont restées et sur lesquelles, en plus des rumeurs et des pamphlets sur son compte, on a fondé sa réputation saphique), elle s’adresse à Ebba Sparre et lui livre une véritable déclaration d’amour où il faut surtout voir l’expression exacerbée de ses sentiments, le passioni dell’anima, que ne renieraient ni Corneille, ni Racine et moins encore Madame de Lafayette ou Ninon de Lenclos auxquelles elle a pu tenir de semblables propos. Elle parle comme elle vit: dans l’excès. Elle surjoue l’amoureuse à la manière des acteurs baroques.

 

Et puis, Christine est trop chrétienne, trop catholique, trop vertueuse pour se laisser aller aux faiblesses du corps, ce corps -le sien- qu’elle n’aime pas et dont elle remercie Dieu qu’il l’ait fait viril. Elle n’a pas voulu du mariage (autre raison de son abdication) non par misogynie mais parce qu’elle a l’obsession de la virginité et qu’elle ne ne veut pas être seconde dans le couple qu’on lui imposerait afin d’apporter un héritier au trône. L’exemple de sa propre mère l’a définitivement affranchie de l’instinct maternel. Encore une fois, sa liberté s’affirme ici: elle entend n’être pas soumise à un mari, elle ne veut pas être dépendante des blandices de la chair. “L’âme n’a pas de sexe” écrit-elle dans l’Ouvrage du Loisir**

 

C’est dans ce même esprit qu’il convient d’interpréter sa relation avec le cardinal Azzolino. Si les déclarations qu’elle lui adresse dans sa correspondance sont si enflammées, si passionnées, si amoureuses, c’est qu’il incarne un idéal aux yeux de la souveraine convertie:  ami des arts, érudit, d’une intelligence exceptionnelle, homme de Dieu, candidat à la papauté, il est l’incarnation de l’Eglise et le représentant du Dieu qu’elle vénère. Ses phrases sont souvent ambiguës, mais elles ne sont jamais que la transcription littéraire de l’extase de Sainte Thérèse sculptée par son ami et protégé Bernini (et où Lacan voyait l’illustration d’un orgasme). En toute logique on pourrait d’ailleurs s’interroger sur la nature d’une relation réellement amoureuse entre ce presque pontife et celle que l’on considérait comme le plus prestigieux trophée de Rome sur les Protestants et dont l’attrait physique était des plus médiocres. Le cardinal fréquentait assidûment Christine, ensemble ils passaient des heures à étudier, à élaborer des stratégies, organiser des fêtes, écrire des opéras et sans doute, pourquoi pas?, à prier. Nulle part dans leur échange de correspondance il n’est fait allusion à la sexualité, à d’éventuels rapports charnels, mais il est sans cesse question du manque de l’autre. De l’amour sans doute; excessif, certainement; mais de l’érotisme? Point. En tout état de cause  la  correspondance de Christine n’est rien d’autre que l’expression outrée, permanente, d’une exacerbation du manque impossible à révoquer, et qui font que la passion est sa passion, c’est-à-dire aussi sa souffrance.

 

On a beaucoup glosé sur la manière dont ils échangeaient leurs sentiments. Ainsi, en 1670, Azzolino répond à la reine Christine inquiète d’un rhume du cardinal, en inscrivant dans l’en-tête les initiales S.M. Certain historien interprète sa réponse comme celui d’une amoureuse: “Cette heureuse nouvelle m’a rendu la vie, mais pour la conserver, il faut qu’elle continue de m’apprendre demain votre entier rétablissement… Mais par quelle heureuse influence m’avez-vous rendu les glorieuses marques de ma félicité passée? Est-ce que je me trompe, et les lettres de “S.M.” ne signifient-elles plus ce qu’elles signifiaient autrefois? Si je pouvais vous faire imaginer la joie que leur vue m’a donnée, vous me jugeriez en quelque façon digne de ce titre que je préfère à celui de reine de l’univers. Mais je dois en être indigne, puisque vous me l’avez ôté. Faites ce qu’il vous plaira, je suis d’une manière à vous que vous ne pourrez sans une injustice et une incroyable cruauté douter que S.M. me soit dû…” On a voulu interpréter les initiales comme un code, soit Sempre mia soit Sia Mia, destiné à crypter, pour d’éventuels indiscrets, un amour passé, platonique mais dont les accents trahissaient encore la passion. Il était aussi simple de lire dans ces phrases l’excès stylistique d’une auteure baroque qui ne faisait que recevoir le titre légitime de sa souveraineté passée: S.M. C’est à dire et tout simplement Sua Maestà, (Votre Majesté en italien…)

 

Quant aux appétits de la chair, Azzolino pouvait les satisfaire sans chercher bien loin, et sans se compromettre, avec les prostituées romaines (ce que Christine ne manque d’ailleurs pas de lui reprocher dans une lettre qu’elle lui adresse de Hambourg). Mais peut-on vraiment l’assurer?

 

Dans le même ordre d’idée la reine Christine apporte elle-même une explication à son asexualité: on peut lire dans la préface de son autobiographie: “Seigneur je vous rends grâce de m’avoir fait naître fille d’autant que vous m’avez fait la grâce de n’avoir fait passer aucune faiblesse de mon sexe jusque dans mon ême, que vous avez rendue par votre grâce toute virile, aussi bien que le reste de mon corps […] et après m’avoir condamnée au sexe le plus faible, vous avez voulu m’exempter de toutes ses faiblesses ordinaires.”

 

Certes Christine a mauvaise réputation, mais aurait-on jamais pû empêcher les rumeurs, les lazzi et les ragots, quand les pamphlets et les échos jouaient le rôle de l’actuelle presse people dont le souci premier n’est pas forcément le respect de l’exacte vérité.

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas ici de démontrer que Christine était une sainte ou qu’elle n’a jamais connu l’amour charnel -à quoi bon?- mais plutôt de saisir comment dans l’emportement de ses sentiments et dans son comportement général elle est passionnément, une femme de son temps, baroque et libre.

 

Reste, dans tout cela, l’affaire Monadelschi où Christine semble avoir perdu ses valeurs de tolérance, d’amour du prochain, de souveraine aimante. Quant elle fait passer son secrétaire par l’épée (et le poignard), elle est en France, à Fontainebleau. Elle le fait donc exécuter sans procès, par simple décision de justice royale et sans en référer au roi de France.

Cependant, condamner Christine de justice expéditive, de cruauté ou d’abus de pouvoir, c’est oublier: 1) que Monadelschi a trahi et que les traîtres (au roi, à la nation) n’ont jamais été épargnés et ce jusqu’à la fin du XXème siècle. 2) Christine, souveraine de droit divin, avait droit de vie et de mort sur ses sujets. 3) Monadelschi avait été soumis à un interrogatoire dont il était ressorti clairement qu’il était coupable de trahison. 4) En droit européen au XVIIème siècle, les souverains en déplacement à l’étranger jouissaient d’un droit  d’extraterritorialité qui les autorisait à exercer leur juridiction dans le lieu de leur résidence.

Christine la tolérante, la médiatrice, la pieuse, a exercé son pouvoir dans les règles convenues. On l’a accusée de partialité, d’esprit vengeur, parce que la rumeur disait que son secrétaire était homme à tout faire et qu’il était certainement plus qu’un simple favori. Mais il a trahi. En  1657, on ne badine pas avec les traîtres; on aime jusqu’à la mort…

Baroque, Christine l’est en tout; son attachement à son pays d’adoption, l’Italie aussi remarquable que sa passion pour les artistes dont elle va assurer la protection, que ce soit Corelli, Stradella, Le Bernin  pour ne citer qu’eux mais c’est avec autant d’enthousiasme qu’elle manisfestera son admiration profonde à Pascale, Molière, Corneille ou La Rochefoucaultce que démontrent fort bien les articles qui suivent. Christine passionnée? Baroque, tout simplement.

 

                                                                                              Denis Viart

 

 

 

 

 

 

*Pascal lui a confié sa machine à calcul en 1652, deux ans avant l’abdication. Elle en connaît vite tous les secrets. Descartes l’a formée à la métaphysique. Elle correspond avec Gassendi, Spinoza, Newton. Le Duc de Condé dit d’elle : « ellel en sait plus que la Sorbonne et l’Académie réunies ».

 

**On lui a prêté des amants de jeunesse (son cousin Charles Gustave ou La Gardie par exemple) mais ce sont, pour ce garçon manqué qui s’habille en homme, des amis, des gens dont elle admire la prestance physique et intellectuelle sans qu’elle nourrisse pour autant des sentiments plus profonds. Obsédée par la virginité, nourrissant une « invincible aversion pour le mariage » elle diffère sans cesse le moment où la raison devra céder, engageant son amoureux adolescent de patienter «jusqu’à ce que j’aie la couronne sur la tête et que Votre Dilection soit mieux appris aux choses de la guerre».

Cet article constitue la préface d’une série d’interventions et de texte destinés à la publication que nous éditerons régulièrement sur ce site, dans l’attente d’une reprise de nos activités parmi lesquelles, l’impression de cet ouvrage annoncé sous le titre « Christine de Suède, vous avez dit Baroque? » 

 

Vous avez dit baroque ?

 

Christine de Suède (1624-1689) constitue une énigme pour les historiens et l’objet de controverses pour ceux qui s’intéressent à cette souveraine.  Son abdication suivie de sa conversion au catholicisme, font d’elle aux yeux de beaucoup une traître à la nation et à la religion protestante. Ses lettres d’amour enflammées à ses amies et à ce cardinal qui faillit devenir pape, lui valent, chez les plus radicaux, une réputation de prostituée. Et pourtant…

 

Quand elle monte sur le trône, elle a six ans. Nul caprice, nulle fantaisie ne lui sont permis : elle doit apprendre le métier de roi, pas de reine, de roi comme l’avait souhaité son père. Et le Chancelier Oxentsierna s’y emploie avec autant de zèle et de dévouement que de rigueur. Il en a donné sa parole au défunt  Gustave II Adolphe Vasa auquel il vouait un respect sans borne. Tout comme son précepteur, Johan Matthiae, qui joue le rôle de second père, et qui, secondé par d’éminents professeurs, lui  apportent tous les savoirs qui la passionnent : elle étudie, plus de douze heures par jour. Ses seules distractions sont l’escrime et l’équitation qu’elle pratique sans fatigue des heures durant.

 

A tout bien considérer, cette enfant n’est pas une enfant, n’a jamais été une enfant. Et, très vite, elle étonne, surprend et suscite l’admiration de son entourage et de la cour par son érudition, par la maturité de ses propos, sa maîtrise des huit langues qu’elle vient d’apprendre et qu’elle utilise pour correspondre avec de nombreux savants européens. En Europe on la surnomme déjà la Minerve du Nord.

 

Apprentie souveraine, elle semble n’avoir d’autre ambition que d’égaler, voire de surpasser ce père qu’elle a perdu trop jeune et qui l’a fait accéder, sans transition, de l’insouciance des jeux au monde du pouvoir. Et le pouvoir, elle va l’exercer, sans retenue, avec le talent et les compétences que lui ont conférés ses maîtres qu’elle dépasse et qui désormais se soumettent à elle.

 

Instruite plus que quiconque*, elle use de ses immenses connaissances pour régner sur le monde et sur elle-même. Nul autour d’elle ne semble en mesure de s’y opposer. Amie de l’ambassadeur de France, Pierre Chanut qui l’admire au plus haut point, elle reçoit à sa cour des scientifiques, des hommes de lettres, et des musiciens et des danseurs, français et italiens pour la plupart qui lui apportent une conception du monde qui la séduit, bien différente de celui qu’elle connaît, dans lequel elle vit. A l’austérité et à la rigueur luthériennes, ils opposent un catholicisme flamboyant, la libre pensée, le libre examen, la créativité littéraire, la musique et les arts. Frottée à ces idées nouvelles, convaincue bientôt par les jésuites que lui envoient Rome et Paris, elle finit par ne plus supporter le joug moral et les restrictions intellectuelles que lui impose le luthéranisme. Dans son esprit, si largement ouvert au monde et si plein de savoirs, la grâce n’est rien si elle n’est acquise par le mérite. Pour elle point de prédestinée mais désormais une farouche volonté de maîtrise sur soi et son existence. Les doutes qu’elle nourrit à l’égard de la religion protestante la poussent à une remise en question générale, la tabula rasa de Descartes, lequel lui enseigne aussi que « les passions sont le sel de la vie ; on n’est heureux ni malheureux qu’à proportion qu’on les a violentes ».

Et ce sont à la fois ses doutes et ses passions qu’elle ne modère plus qui induisent et justifient son affirmation d’être libre, de femme libre, de libre penseuse, de libertine érudite.

 

C’est dans ce contexte qu’il convient de considérer à la fois son abdication et sa conversion au catholicisme.

 

En envisageant sa conversion, cette souveraine soumise aux règles de la religion d’État, sait qu’elle ne peut rester au pouvoir sans provoquer de graves troubles dans le pays. Elle n’abdique pas non plus parce qu’elle aurait envie de vivre une autre vie, plus brillante  -telle que la lui ont vraisemblablement fait miroiter les émissaires de Rome et de Paris- et moins politique : après 1654, jusqu’à la fin de ses jours elle agit comme  un monarque, certes sans royaume mais consciente de sa souveraineté, et parce que la politique est sa seconde nature.

 

Elle ne se convertit pas par intérêt mais parce que qu’elle voit dans sa nouvelle religion la condition de son épanouissement moral. Christine est religieuse avant tout. Tous ses actes, tous ses écrits le confirment : elle a la foi et elle le dit ou l’écrit à qui veut l’entendre et la lire. Chanut qui la fréquente et qui a sa confiance, rapporte qu’ «elle n’a rien de plus présent en l’esprit que l’amour incroyable d’une haute vertu».

Mais aussi, là comme en tout, elle agit passionnément, ainsi que l’y engage la pensée cartésienne, comme l’y conduisent tous les textes littéraires de l’époque qu’elle connaît si bien. Christine parle, écrit à la manière des auteurs qu’elle admire, avec l’emportement et la passion qui sont la marque du temps : baroque. Ainsi quand, dans une lettre qu’elle écrit de Rome où elle s’ennuie d’elle, (une de ses lettres qui nous sont restées et sur lesquelles, en plus des rumeurs et des pamphlets sur son compte, on a fondé sa réputation saphique), elle s’adresse à Ebba Sparre et lui livre une véritable déclaration d’amour où il faut surtout voir l’expression exacerbée de ses sentiments, le passioni dell’anima, que ne renieraient ni Corneille, ni Racine et moins encore Madame de Lafayette ou Ninon de Lenclos auxquelles elle a pu tenir de semblables propos. Elle parle comme elle vit: dans l’excès. Elle surjoue l’amoureuse à la manière des acteurs baroques.

 

Et puis, Christine est trop chrétienne, trop catholique, trop vertueuse pour se laisser aller aux faiblesses du corps, ce corps -le sien- qu’elle n’aime pas et dont elle remercie Dieu qu’il l’ait fait viril. Elle n’a pas voulu du mariage (autre raison de son abdication) non par misogynie mais parce qu’elle a l’obsession de la virginité et qu’elle ne ne veut pas être seconde dans le couple qu’on lui imposerait afin d’apporter un héritier au trône. L’exemple de sa propre mère l’a définitivement affranchie de l’instinct maternel. Encore une fois, sa liberté s’affirme ici: elle entend n’être pas soumise à un mari, elle ne veut pas être dépendante des blandices de la chair. “L’âme n’a pas de sexe” écrit-elle dans l’Ouvrage du Loisir**

 

C’est dans ce même esprit qu’il convient d’interpréter sa relation avec le cardinal Azzolino. Si les déclarations qu’elle lui adresse dans sa correspondance sont si enflammées, si passionnées, si amoureuses, c’est qu’il incarne un idéal aux yeux de la souveraine convertie:  ami des arts, érudit, d’une intelligence exceptionnelle, homme de Dieu, candidat à la papauté, il est l’incarnation de l’Eglise et le représentant du Dieu qu’elle vénère. Ses phrases sont souvent ambiguës, mais elles ne sont jamais que la transcription littéraire de l’extase de Sainte Thérèse sculptée par son ami et protégé Bernini (et où Lacan voyait l’illustration d’un orgasme). En toute logique on pourrait d’ailleurs s’interroger sur la nature d’une relation réellement amoureuse entre ce presque pontife et celle que l’on considérait comme le plus prestigieux trophée de Rome sur les Protestants et dont l’attrait physique était des plus médiocres. Le cardinal fréquentait assidûment Christine, ensemble ils passaient des heures à étudier, à élaborer des stratégies, organiser des fêtes, écrire des opéras et sans doute, pourquoi pas?, à prier. Nulle part dans leur échange de correspondance il n’est fait allusion à la sexualité, à d’éventuels rapports charnels, mais il est sans cesse question du manque de l’autre. De l’amour sans doute; excessif, certainement; mais de l’érotisme? Point. En tout état de cause  la  correspondance de Christine n’est rien d’autre que l’expression outrée, permanente, d’une exacerbation du manque impossible à révoquer, et qui font que la passion est sa passion, c’est-à-dire aussi sa souffrance.

 

On a beaucoup glosé sur la manière dont ils échangeaient leurs sentiments. Ainsi, en 1670, Azzolino répond à la reine Christine inquiète d’un rhume du cardinal, en inscrivant dans l’en-tête les initiales S.M. Certain historien interprète sa réponse comme celui d’une amoureuse: “Cette heureuse nouvelle m’a rendu la vie, mais pour la conserver, il faut qu’elle continue de m’apprendre demain votre entier rétablissement… Mais par quelle heureuse influence m’avez-vous rendu les glorieuses marques de ma félicité passée? Est-ce que je me trompe, et les lettres de “S.M.” ne signifient-elles plus ce qu’elles signifiaient autrefois? Si je pouvais vous faire imaginer la joie que leur vue m’a donnée, vous me jugeriez en quelque façon digne de ce titre que je préfère à celui de reine de l’univers. Mais je dois en être indigne, puisque vous me l’avez ôté. Faites ce qu’il vous plaira, je suis d’une manière à vous que vous ne pourrez sans une injustice et une incroyable cruauté douter que S.M. me soit dû…” On a voulu interpréter les initiales comme un code, soit Sempre mia soit Sia Mia, destiné à crypter, pour d’éventuels indiscrets, un amour passé, platonique mais dont les accents trahissaient encore la passion. Il était aussi simple de lire dans ces phrases l’excès stylistique d’une auteure baroque qui ne faisait que recevoir le titre légitime de sa souveraineté passée: S.M. C’est à dire et tout simplement Sua Maestà, (Votre Majesté en italien…)

 

Quant aux appétits de la chair, Azzolino pouvait les satisfaire sans chercher bien loin, et sans se compromettre, avec les prostituées romaines (ce que Christine ne manque d’ailleurs pas de lui reprocher dans une lettre qu’elle lui adresse de Hambourg). Mais peut-on vraiment l’assurer?

 

Dans le même ordre d’idée la reine Christine apporte elle-même une explication à son asexualité: on peut lire dans la préface de son autobiographie: “Seigneur je vous rends grâce de m’avoir fait naître fille d’autant que vous m’avez fait la grâce de n’avoir fait passer aucune faiblesse de mon sexe jusque dans mon ême, que vous avez rendue par votre grâce toute virile, aussi bien que le reste de mon corps […] et après m’avoir condamnée au sexe le plus faible, vous avez voulu m’exempter de toutes ses faiblesses ordinaires.”

 

Certes Christine a mauvaise réputation, mais aurait-on jamais pû empêcher les rumeurs, les lazzi et les ragots, quand les pamphlets et les échos jouaient le rôle de l’actuelle presse people dont le souci premier n’est pas forcément le respect de l’exacte vérité.

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas ici de démontrer que Christine était une sainte ou qu’elle n’a jamais connu l’amour charnel -à quoi bon?- mais plutôt de saisir comment dans l’emportement de ses sentiments et dans son comportement général elle est passionnément, une femme de son temps, baroque et libre.

 

Reste, dans tout cela, l’affaire Monadelschi où Christine semble avoir perdu ses valeurs de tolérance, d’amour du prochain, de souveraine aimante. Quant elle fait passer son secrétaire par l’épée (et le poignard), elle est en France, à Fontainebleau. Elle le fait donc exécuter sans procès, par simple décision de justice royale et sans en référer au roi de France.

Cependant, condamner Christine de justice expéditive, de cruauté ou d’abus de pouvoir, c’est oublier: 1) que Monadelschi a trahi et que les traîtres (au roi, à la nation) n’ont jamais été épargnés et ce jusqu’à la fin du XXème siècle. 2) Christine, souveraine de droit divin, avait droit de vie et de mort sur ses sujets. 3) Monadelschi avait été soumis à un interrogatoire dont il était ressorti clairement qu’il était coupable de trahison. 4) En droit européen au XVIIème siècle, les souverains en déplacement à l’étranger jouissaient d’un droit  d’extraterritorialité qui les autorisait à exercer leur juridiction dans le lieu de leur résidence.

Christine la tolérante, la médiatrice, la pieuse, a exercé son pouvoir dans les règles convenues. On l’a accusée de partialité, d’esprit vengeur, parce que la rumeur disait que son secrétaire était homme à tout faire et qu’il était certainement plus qu’un simple favori. Mais il a trahi. En  1657, on ne badine pas avec les traîtres; on aime jusqu’à la mort…

Baroque, Christine l’est en tout; son attachement à son pays d’adoption, l’Italie aussi remarquable que sa passion pour les artistes dont elle va assurer la protection, que ce soit Corelli, Stradella, Le Bernin  pour ne citer qu’eux mais c’est avec autant d’enthousiasme qu’elle manisfestera son admiration profonde à Pascale, Molière, Corneille ou La Rochefoucaultce que démontrent fort bien les articles qui suivent. Christine passionnée? Baroque, tout simplement.

 

                                                                                              Denis Viart

 

 

 

 

 

 

*Pascal lui a confié sa machine à calcul en 1652, deux ans avant l’abdication. Elle en connaît vite tous les secrets. Descartes l’a formée à la métaphysique. Elle correspond avec Gassendi, Spinoza, Newton. Le Duc de Condé dit d’elle : « ellel en sait plus que la Sorbonne et l’Académie réunies ».

 

**On lui a prêté des amants de jeunesse (son cousin Charles Gustave ou La Gardie par exemple) mais ce sont, pour ce garçon manqué qui s’habille en homme, des amis, des gens dont elle admire la prestance physique et intellectuelle sans qu’elle nourrisse pour autant des sentiments plus profonds. Obsédée par la virginité, nourrissant une « invincible aversion pour le mariage » elle diffère sans cesse le moment où la raison devra céder, engageant son amoureux adolescent de patienter «jusqu’à ce que j’aie la couronne sur la tête et que Votre Dilection soit mieux appris aux choses de la guerre».

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