La Passion de Christine pour les Sciences et les Arts

La Passion de Christine pour les Sciences et les Arts

Gloria Kaiser
professeure, écrivain, conférencière.
Vienne Autriche

La reine Christine, l’une des femmes – peut-être eût-elle préféré qu’on l’appelât femelle – les plus intéressantes de la culture européenne, de la connaissance et de la sagesse est, dans sa recherche de la paix et de la liberté, un symbole pour l’Europe.
Ses valeurs -tolérance à l’égard du mode de vie de chacun, liberté de croyance, égalité des genres- furent les règles d’or dont elle ne s’est jamais départie et nous nous devons de suivre la voie qu’elle a tracée, même si nous sommes confrontés aujourd’hui à beaucoup d’incertitudes en Europe. 
L’Europe est-elle devenue un continent de peurs ? Sans doute devrions-nous en définitive apprendre à vivre et à agir au milieu de la crainte et de l’incertitude, ainsi que l’aurait fait Christine qui constitue un exemple à cet égard.

Christine de Suède, Faiseuse de Paix

Traumatisée par la mort de son père bien-aimé, le roi Gustave II Adolf, tombé en 1632 lors de la bataille de Lützen pendant la guerre de Trente Ans, elle est devenue une pacifiste passionnée. Elle a agi en tant qu’homme d’État et en tant que politique, impliquant le Pape dans les négociations de paix, en sa qualité de chef du Vatican, car elle n’imaginait pas que le Traité de Westphalie (1648) puisse être respecté sans la caution du souverain pontife.  
Bourreau de travail Christine a vécu selon un emploi du temps strict, travaillant infatigablement, en permanence, en recherche de dialogue avec les scientifiques et les philosophes, notamment René Descartes, ou des artistes tels Corelli et Gianlorenzo Bernini.

Stockholm, février 1650

Nul n’ignorait que Christine avait constamment besoin d’argent pour l’achat de ses livres et d’œuvres d’art, en provenance notamment du sud de l’Europe.
Christine disait à René Descartes : « Le Trésorier dit que j’exige de l’argent mais que je ne remplis pas les devoirs qui sont ceux d’une fille de la Maison Vasa. »
Elle était enfermée dans un conflit intérieur.

« Je veux seulement m’écarter du chemin qui m’est imposé. Je veux changer le cours de ma vie ; qui m’a été imposé. Le Ciel a allumé ce feu, ce désir de liberté en moi. Je veux vivre libertine. Ce souhait est ma lumière, celle à laquelle je subordonne tout, Maître Descartes. »
Descartes était stupéfait.
Christine poursuivit : « Pour la Suède, une nouvelle ère doit commencer. Je parle de sciences et non de religion et d’origines. Il faut commencer à donner à ce pays le sens des arts et de la science. »
Le philosophe répondit. « La guerre qui a duré depuis des décennies a bouleversé le peuple. Tout est désordre, tout semble sans avenir. N’est-il pas assuré dans ces circonstances que le peuple souhaite que la reine se marie et fonde une famille, de sorte qu’au milieu de toutes ces incertitudes, au moins une conviction résiste : la pérennité de la Maison Vasa? »
 « Maître Descartes, j’ai été élevée pour être une scientifique. »
« Et politicienne… », l’interrompit le philosophe.
« Mais je veux vivre en tant que scientifique, et pour la science, j’ai besoin de ma liberté. »
« Christine, vous ? vivre sans religion ? Je ne comprends pas. Quelle liberté recherchez-vous donc?
« Sans religion ? » répéta-t-elle. « Non! Bien que j’aimerais discuter avec vous, Maître Descartes, vous qui vivez animé par la passion de la connaissance et des sciences. Y a-t-il une limite, une ligne que nous pourrions comprendre ?  – jusqu’à ce point, vous devez croire, et à partir de maintenant vous devez savoir! »

Maintenant, c’était presque de la joie qui brillait dans les yeux de Descartes: «Nous devons toujours placer le savoir au-dessus de la croyance, Christine. Tout ce que nous savons, que nous pouvons expliquer et calculer, nous rend moins dépendants des insinuateurs et de ceux qui veulent nous égarer. Et nous ne devons suivre que la seule foi qui laisse suffisamment de place à la liberté de pensée. »
« Alors Kepler, Copernic et Galilée sont allés dans la bonne direction, conclut Christine, et Rubens, Le Titien et Tintoretto, aussi. Et ce sont précisément ces chemins, Maître Descartes, que je suivrai. »
« Et qu’adviendra-t-il de la Suède? »
Christine avait vraiment tout considéré.
« Pour la Suède, une nouvelle ère va commencer, et c’est certainement une bonne chose. Mais je dois m’y préparer en secret. Il n’y a pas d’autre solution. Mon intention est irrévocable : je veux être comptée parmi les érudits et jamais parmi les hypocrites. »

Et après son abdication (1654) et sa conversion à la foi catholique annoncée officiellement à Innsbruck (novembre 1655), elle déclare au Pape. « Je prouverai au monde que je quitterai mon pays et mon pouvoir avec le plus grand plaisir, ignorante de toutes considérations humaines, car celles-ci pèsent bien peu au regard de mon intention de vivre libre… »

Christine à Rome Squadrone Volante

Christina était membre de l’Escadron Volant, l’organisation créée pour l’élection libre du Pape.
« Il sera difficile, Christine, de convaincre les autres cardinaux qu’une femme puisse être membre de l’Escadron« , a tenté de lui expliquer le cardinal Decio Azzolino.
« Decio! Avec l’Escadron, il y a enfin une alliance qui a pour objectif l’élection libre du Pape ! L’ascendance et la richesse ne compteront plus, mais seulement la compétence, les connaissances et l’expérience. Le meilleur sera le prochain Pape ».

L’Académie du Riario
Quelques semaines seulement après son arrivée à Rome, en janvier 1656, Christine créait l’Académie réalisant ainsi son désir, son vœu, le plus cher. Le Pape avait placé un palais au pied du Gianicolo à la disposition de l’Academia. Il était présent en personne, tout comme l’ensemble du Collège des cardinaux. Christine, la Padrona, siégeait au fauteuil de la présidence.
Elle lut à haute voix les objectifs de l’Académie, « qui sont d’étudier et de superviser la pureté de la langue italienne, de promouvoir les études de l’astronomie et de l’astrologie, ainsi que la philosophie, à travers des discussions régulières et des conférences. »
« Aujourd’hui, Christine, vous êtes devenue immortelle pour Rome », lui a murmuré Decio Azzolino.
Et en effet, l’Académie fonctionne jusqu’à aujourd’hui, au même endroit à Rome. Le Palazzo Riario porte aujourd’hui le nom de Corsini.

Gianlorenzo Bernini

Les sculptures et les images du Bernin étaient l’une des passions de Christime.
Quand elle a aperçu Gianlorenzo Bernini lors d’une de ses promenades matinales dans le quartier de Ripetta, elle lui a immédiatement parlé : « Enfin Maître Bernini, j’ai le privilège de faire votre connaissance. Venez avec moi. Dessinez moi. J’aimerais avoir un portrait de moi lors de mes premiers jours à Rome.“
De fait, Le Bernin la suivit dans ses appartements de la Tour des Vents, bien qu’elle ne fût autorisée à ne recevoir aucun visiteur. Il resta l’après-midi entier à tenter de la portraiturer.
« Je n’y parviens pas, Christine. Vous ne cessez de bouger… Je vais essayer de reconstruire votre image à partir de mes croquis. »
Le Bernin lui avait parlé des relations complexes de la société romaine. « J’ai prêté trop peu d’attention aux manoeuvres d‘influences. J’ai accepté aussi bien des commandes des Barberinis que des Respiglios ; et le pire, c’est que j’ai tenu des propos désobligeants  sur Velazquez. Alors pendant deux ans, je n’ai reçu aucune commande d’aucune famille, ni même du Pape.
« Et de quoi vivez-vous? » voulut savoir Christine.
Bernini leva les épaules.
Cela ne pouvait pas être! un génie comme le Bernin ne pouvait pas dépérir à Rome.
« Alors quittez Rome, au moins pour quelques années. Allez en France. Allez à Paris ! Je vais vous remettre une lettre de recommandation à l’attention de Pierre Hector Chanut. Il est diplomate et bibliothécaire. Il vous trouvera du travail.
Sans attendre la réponse du Bernin, Christine écrivit une lettre à son ami Pierre. Ce fut un scandale quand on apprit qu’elle avait donné au Bernin un lourd sac d’argent. Peut-être était-il devenu son amant?   Avait-il reçu de l’argent pour garder le silence?
Le Bernin  vécut à Paris,  travailla au Louvre, et quand il revint à Rome Christine lui envoya immédiatement un messager, lui demandant de la rejoindre. Mais Le Bernin ne vint pas, refusant de pénétrer dans la résidence de la souveraine. « Il vit avec les Borghese », expliqua sa femme de chambre. Or les Borghese ne cachaient pas leur hostilité  à Christine; la société de Rome n’était pas si simple.
Sans hésiter Christina monta à la Villa Borghese où Le Bernin avait investi deux annexes dans le jardin; les murs en bois étaient fissurés; ne résistant ni à la chaleur ni au froid. Mais les chambres étaient vastes et surtout il y avait de grandes fenêtres. «J’ai besoin de lumière, murmura Bermini, tout le reste est sans importance. »
Le Bernin avait beaucoup vieilli, les épaules tombantes, ses longs cheveux gris attachés en queue de cheval. Il ouvrit immédiatement les fenêtres et parla fort, afin que tout le monde puisse entendre leur conversation. Le Bernin craignait que les Borghes ne lui retirent leur soutien, s’il discutait avec Christine de manière trop intime. Il n’avait ni résidence ni argent. De quoi donc Christine voulait-elle discuter avec lui ? Est-ce qu‘en fin de compte, elle voulait récupérer l’argent qu’elle lui avait donné pour Paris?
Christine regardait autour d‘elle; du sable partout, des morceaux de marbre, des figues dans une assiette, encore vertes, et sous des rouleaux de papier à moitié ouverts, elle vit un lit, des planches et un oreiller en velours. « Je les ai ramenés de Paris. Un souvenir », déclara-t-il doucement.
« Pourquoi ne travaillez-vous pas ? »
Il lui montra ses mains, gonflées, aux articulations raidies, la peau  couverte de tâches sombres autour des cicatrices. Christine murmura :
« Ce n’est que la chair qui tremble ».
Elle continua : « Maître Bernini, qui qu’elle soit, ne la privez pas de son immortalité car elle deviendra immortelle par votre travail; vous guérirez de la douleur et du tourment de votre âme grâce à lui. Ciselez votre amour pour cette femme dans vos œuvres. Il ya encore tant d’endroits à orner dans Rome, les collines devraient être reliées avec plus d’escaliers. Réalisez vos projets, Maître Bernini. En quoi les inimitiés entre les familles peuvent-elles vous affecter?
Pensez beaucoup à elle – quel était son nom?“
« Camille. »
Le Bernin regarda Christina plein d’étonnement. Sur quoi reposaient les certitudes de son discours? De quoi tenait-elle la force de parler sans contrainte ni crainte des complots ? Quand elle l’embrassa, il il eut un moment d’hésitation avant de la prendre dans ses bras. « Ce n’est que le parfum de la peau qui me manque parfois », murmura-t-elle. Dans cette étreinte il n’y avait aucune demande, aucun désir de prendre, seulement quelques respirations de proximité, quelques respirations de l’odeur d’une femme, du parfum d’un homme, qui se sont approchés l’un à l’autre, par quoi ils ont scellé leur amitié.
L’amitié entre Christina et Le Bernin a duré plus de vingt ans, jusqu’à la mort de ce dernier. Ils ont fuit les autres, sans joie, quand les coups de la société romaine ont failli le terrasser. Christine est allé chercher Le Bernin lorsque le Pape lui donna le Palazzo Riario pour  résidence. « Gianlorenzo, venez, regardez ! J’ai maintenant un appartement avec vue sur la cathédrale Saint-Pierre ».
Plus tard Le Bernin vient dans le pavillon de Christine. Il se laisse tomber sur la chaise en bois: «Il m’a passé commande! Le Pape m’a passé commande et je vais devoir réaliser la place de la cathédrale Saint-Pierre ». Il renverse la cruche pleine d’eau et s’endort.
Combien de fois Christine est allée rendre visite au Bernin après avoir pris un thé avec Decio Azzolino, pour partager un plat de polenta avec lui, ou pour le regarder dessiner tout simplement.
Souvent, elle  rencontre Le Bernin déjà en route, avec sa tablette en bois qu’il utilise pour prendre des notes ou esquisser des croquis. « Ici, cette place doit être ouverte, et puis, Christine, je vais relier ces deux places avec un escalier. La rue mène directement à la cathédrale Saint-Pierre. »
Avec Le Bernin tout était authentique. En revanche, comme le monde qu‘Azzolino introduisait dans sa maison, lui paraissait artificiel!
Gianlorenzo Bernini mourut en novembre 1680. Endormi pour toujours – c’est ainsi qu’ils l’ont trouvé au milieu de ses sculptures inachevées, des rouleaux et des piles de dessins.
Christine ne pouvait pas imaginer une promenade le long du Tibre sans imaginer la silhouette cassée du Bernin. Soit il courait après un conseiller censé le porter au sommet de sa carrière, soit il se dirigeait vers une taverne afin de consommer quelques tasses de vin et une assiette de betteraves et de viande bouillies. Elle avait observé Gianlorenzo Bernini de loin pendant de nombreuses années, près de deux décennies. Ainsi avait-elle pu voir comment les places et les rues de Rome s’étaient animées sous  la main du maître, comment l’esthétique d’un bâtiment s’était enrichie d’une sculpture, d’une fontaine, d’un escalier, de colonnades pour le transformer en palais. Elle lui en était reconnaissante car cela apaisait ses peines.

Nymphe Amaranto

Le reste de sa vie, Christine est restée fidèle à elle-même, à son style.
En 1664, elle fonda l’ordre laïque Nymphe Amaranto ; seules les personnes non mariées y étaient admises.

Christine de Suède et l’Europe

Christine maîtrisait toutes les langues européennes. Elle était liée aux nations européennes par ses voyages, par ses correspondances, par des personnalités.
Liberté, comportement libertin, sa vie.
Christina a vécu comme le phénix, son animal mythique préféré.

Le phénix, qui, en perpétuel rajeunissement, renaît de ses cendres encore et encore (soi disant tous les 500 ans). Le phénix qui secoue son plumage pourpre et or et déploie les ailes sur son chemin, d’un air rajeuni, à la recherche de l’Europe qu’on lui a enlevée.
Europe!
Regarder l’histoire culturelle de l’Europe fournit immédiatement l’impulsion qui tend nos forces intérieures et regroupe nos énergies : nous voulons examiner et expérimenter les éléments partagés.
Ce que nous avons en commun en Europe, c’est la voie du maintien de la paix, la poursuite du chemin vers un développement libre et intellectuel.
Mais peu importe à quel point cette Europe est ballotée ; elle va et vient; c’est un continent, c’est une Europe. Les nombreuses langues, les nombreuses cultures ont une chose en commun, le continent partagé.
L’Europe a besoin d’un symbole pour la paix et la liberté.
L’Europe a besoin du Phénix de Christina comme symbole.
Nous avons besoin d’une Europe dans l’esprit de la reine Christina.

Fata viam invenient.

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