Didier Foucault

Didier Foucault

Professeur émérite d’histoire moderne Université Toulouse Jean Jaurès

Les poètes français à la cour de Stockholm pendant le règne de Christine

Un grand nombre de Français ont fréquenté la cour de la reine Christine à Stockholm : des diplomates comme La Thuilerie, Chanut ou Picques, des philosophes et des érudits comme Descartes, Saumaise, Naudé, Huet ou Bochart, des peintes comme Vallari, Meursault ou Bourdon, des médecins comme Bourdelot ou Du Ryer, des musiciens et des danseurs comme Verdier, Picart ou Beaulieu… accompagnés de nombreux autres, occupés aux tâches les plus diverses. Profitant du fait qu’« en Suède […] il y avait quelque chose à faire pour les gens de lettres »[1], quelques poètes se sont également glissés dans ce courant[2].

Qui étaient-ils ? Des aventuriers, essayant de tirer gloire et profit de leur talent de versificateurs auprès d’une protectrice réputée généreuse ? Où des amoureux des Muses désireux de partager avec la Minerve du Nord un même goût pour les belles rimes ? En suivant leurs parcours et en tentant d’éclairer les zones d’ombre qui les entourent, nous essaierons dans cet article de pénétrer leurs motivations, tout en soulignant comment, auprès d’une reine francophile, ils ont apporté leur contribution au rayonnement des lettres et de la culture françaises qui commençait à s’étendre sur l’ensemble du continent européen.

Entre Stockholm et Paris : Marc Duncan de Cérisantes

Marc Duncan est né vers 1612[3]. Sa mère est française mais son père est un médecin écossais établi à Saumur, où il enseigne à l’académie protestante. Après des études de médecine à Montpellier, il entre au service de Louis du Vigean, marquis de Fors, qui l’oriente vers la carrière militaire. La mort de ce dernier au siège d’Arras en 1640 le laisse sans emploi. Le jeune homme, « très beau et bien fait de sa personne »[4], a heureusement quelques talents. Tallemant des Réaux rapporte qu’il « avait de l’esprit et faisait des vers latins aussi bien que personne »[5] ; Louis Aubéry renchérit en affirmant qu’il « avait un génie tout particulier à la poésie latine, faisant des vers en cette langue tenant des plus excellents de l’Antiquité »[6]. Ces qualités et l’entremise de Madame de Vigean, lui ouvrent l’un des temples de la préciosité : l’hôtel de Rambouillet. C’est là qu’il prend le nom romanesque de « Cérisantes », qui supplante désormais son patronyme et conforte aux yeux de ses contemporains une noblesse mal assurée. Grâce à l’aide de sa protectrice, il est introduit auprès de Richelieu, qui lui confie une mystérieuse mission à Constantinople en 1641.

De retour en France, il fréquente la cour mais, désœuvré et sur conseil d’Aubéry, il envisage de se rendre en Suède. Par l’intermédiaire de son ami, il obtient de Grotius, le résident de ce royaume à Paris, un billet de recommandation pour le chancelier Oxenstierna. Jean Chapelain lui confie une lettre du duc de Longueville pour le maréchal Gustaf Horn, commandant de l’armée suédoise et gendre du chancelier. Il se rend à Stockholm en 1643. Il est très bien reçu. Horn lui propose de diriger un régiment de cavalerie engagé en Allemagne. La fortune commence à lui sourire et il s’en ouvre à Vincent Voiture dans une ode latine aux accents bachiques. Oxenstierna, qui souhaite remplacer Grotius auprès de la Cour du jeune Louis XIV, a cependant d’autres projets pour lui. « Comme Mr le chancelier, qui aimait les belles-lettres, admirait ses vers, et qu’il était charmé de sa prose, il l’envoya en France, où d’abord il fut estimé de Mr le cardinal de Mazarin, à qui il donna le tableau de la reine, accompagné d’une ode que les plus savants trouvaient égaler les plus belles d’Horace : où, représentant cette princesse, dansant de fort bonne grâce, il dit, trahit sequentes post vestigia gratias [dans son sillage c’est les grâces qu’elle entraîne] »[7].

Cérisantes jouit désormais d’une place éminente, en un temps où l’alliance suédoise est une pièce majeure dans la guerre que la France poursuit contre les Habsbourg. Il réussit à évincer le vénérable Grotius, mène grand train, est admis dans le carrosse du roi, fréquente l’élite des lettres : Voiture, Chapelain, Arnault et tous les hôtes de la marquise de Rambouillet, ainsi que Guez de Balzac avec qui il correspond. Ce succès a aussi des revers, car l’homme, infatué de sa personne, a « une vanité enragée »[8]. Ses manières désinvoltes – et son peu de naissance – heurtent bien des sensibilités et lui valent de nombreuses inimitiés. Balzac, se moque de « ses vers sur les cheveux de la reine » ; il le soupçonne d’en « être amoureux » et de « rouler en sa tête quelque roman, digne du beau nom de Cérisantes »[9]. À Stockholm, si Christine « n’est pas mécontente de ses services »[10], ses initiatives poétiques ne lui valent qu’un mépris hautain. Chanut lui confiera : « Elle me dit franchement que l’ode imprimée lui avait été donnée, mais qu’en vérité elle ne l’avait point lue, et que le titre lui en avait baillé du dégoût, estimant que les vers sur son portrait ne pouvaient être qu’une flatterie que son cœur ne pouvait souffrir »[11].  

En fait, plus que de ses frasques parisiennes et son respect très personnel des usages diplomatiques – en 1646, couvert de dettes, il décide de son propre chef, sans en informer Stockholm, de se rendre en Suède – son sort dépend de considérations politiques qui le dépassent. Alors qu’il est en route pour la Scandinavie, Christine, qui a alors vingt ans, supportant mal la tutelle d’Oxenstierna et de son clan, s’appuie, pour écarter ces derniers du pouvoir, sur celui de leurs rivaux, les La Gardie. Or Cérisantes passe pour une créature du chancelier. Chanut, le résident français, tente de jouer de son influence auprès de la reine pour défendre ce compatriote, qu’il sait par ailleurs protégé de Mazarin. En vain. Habilement, la souveraine justifie la nomination du comte Magnus de La Gardie comme ambassadeur extraordinaire à Paris en invoquant « une jalousie de nation, les Suédois croyant qu’ils se faisaient tort de se servir d’une main étrangère en une place si importante »[12]. Lorsque Cérisantes arrive enfin, les dés sont jetés. Non sans avoir encore accumulé des maladresses à la cour de Suède, il obtient difficilement une audience auprès de la reine, qui lui notifie qu’il ne retournera pas à Paris pour la représenter. Certainement afin de ne pas mécontenter ses alliés français, elle s’engage à lui trouver un emploi dans l’armée et à rembourser les dettes contractées à son service. Après quelques péripéties, Cérisantes empoche les 7000 livres que lui offre Christine et quitte définitivement la Suède pour poursuivre une courte vie aventureuse à travers l’Europe.

Un bel-esprit superficiel : Jacques Carpentier de Marigny

Le destin de Cérisantes à Stockholm est étroitement lié à celui de Jacques Carpentier de Marigny, un autre de ces hommes de lettres qui fréquentent la cour autour de 1645-1647[13]. Né à Nevers en 1615, le poète est issu d’une famille de maîtres de forges, seigneurs de Ratilly et de Marigny. Il suit de solides études en vue d’une carrière ecclésiastique. Bien que de petite noblesse, ses attaches nivernaises le lient non seulement à Bussy-Rabutin, mais encore aux Gonzague-Nevers, ducs de Mantoue. En 1637, il réside dans cette principauté italienne, puis rejoint Rome l’année suivante, où il rencontre le duc de Gondi, futur cardinal de Retz. De retour dans son pays natal, il y jouit des revenus d’un bénéfice ecclésiastique et commence à versifier. Il entre en correspondance avec Chapelain, semble avoir des relations avec les cercles de beaux-esprits et de poètes « irréguliers » du temps[14], compose une pièce liminaire publiée en 1644 dans Les Chevilles de maître Adam, menuisier de Nevers, ainsi que divers poèmes édités tardivement. On le retrouve à Stockholm vers 1645, sans que l’on sache exactement si c’est à la suite de son bref passage aux négociation de paix de Münster – où il figure dans la délégation de l’ambassadeur français Servien[15] –, ou bien d’un séjour en Pologne à l’occasion du mariage de Louise-Marie de Gonzague-Nevers avec le roi Ladislas IV Vasa[16].

Il n’a, semble-t-il, pas de mal à se hisser jusque dans l’entourage de Christine. « Il est bien fait, il parle facilement, sait fort bien l’espagnol et l’italien, fait des vers passablement, et n’ignore pas un des bons contes qui se font en toutes les trois langues », révèle Tallemant[17] ; « Marigny était fort agréable en compagnie, avait le mot pour rire et beaucoup d’amis »[18], ajoute Le Fèvre d’Ormesson ; « la connaissance qu’il avait des langues étrangères et les voyages qu’il avait faits, rendaient sa conversation très agréable. Il se plaisait fort à débiter des nouvelles extraordinaires et séditieuses devant beaucoup de monde qui s’assemblait autour de lui », confirment les Menagiana[19]. De surcroît, il passe pour « aimant la bonne chère et le plaisir »[20]. François Bertaut, sieur de Franville, de retour de Suède, le présente dans les salons parisiens comme « fort bien avec la reine », ce qui enrage Cérisantes, qui dépêche aussitôt en Scandinavie son frère, Jean Duncan de Monfort, pour contrer l’influence d’un rival proche de Magnus de La Gardie.

Montfort et Marigny se livrent alors à une surenchère de médisances qui divise la cour de Suède et s’envenime jusqu’à mettre leur vie en péril. Ainsi le premier « pour avoir fait quelque insolence dans une débauche fut battu par le comte Jacques de La Gardie, à tel point qu’il en mourut de regret », affirme Tallemant, ajoutant pour faire bonne mesure : « Marigny, qui a toujours été un fou, frondait tout haut contre le chancelier Oxenstrierna » ; il « fit tant de sottises qu’on le voulait assassiner ». Certes, « la reine prit son parti » en révoquant son adversaire Cérisantes, mais « avec tout cela, on lui conseilla de se retirer »[21].

Hélie Poirier librettiste de ballets de cour

Hélie Poirier fait partie de ces obscurs écrivains qui ont transité brièvement par Stockholm au temps de Christine[22]. Ce Parisien, né probablement autour de 1600, est un ancien catholique converti au protestantisme ; il aurait, selon les sources, enseigné la théologie à la Sorbonne et officié comme prêtre à Chenevières-sur-Marne. En 1624 il publie des Litanies de Jésus et de la Vierge, suivies de plusieurs livres de piété, d’un panégyrique en l’honneur de Louis XIII et de quelques vers épars. Son abjuration le conduit en Hollande à la fin des années 1630 ou tout au début de la décennie suivante. En 1642, il fait paraître à La Haye une traduction d’Érasme[23], suivie quatre ans plus tard d’un recueil poétique, Les soupirs du solitaire[24], dédié à Christine de Suède.

Les conditions qui l’ont conduit en Suède ne sont pas éclaircies, mais il n’est pas impossible que ce soit à la suite de cette dédicace et par l’intermédiaire de cercles hollandais proches de Christine et de ses agents. Deux textes, publiés alors que s’achèvent les négociations de la paix de Westphalie ont peut-être attiré leur attention : la traduction française De l’union et réconciliation des églises évangéliques de l’Europe, ou des moyens d’établir entre elles une tolérance en charité de Godefroy Hotton, pasteur à Amsterdam (1647), et Deux harangues panégyriques, l’une de la paix, l’autre de la concorde (1648) rédigées de sa propre main. Le contenu de ces écrits s’accorde parfaitement avec les vues pacifiques et iréniques de la reine Christine à cette époque.

Le séjour en Suède de Poirier se situerait en 1648-1649. Ses talents poétiques ont avant tout été mis en œuvre pour les ballets de cour, genre très à la mode depuis l’engagement du maître à danser français Antoine de Beaulieu en 1636[25]. Selon les décomptes de Stefano Fogelberg Rota et Maria Schildt, pas moins de quatorze de ces divertissements ont été organisés à la cour pendant le règne de Christine[26]. Ces ballets portent tous des titres français mais, malheureusement, l’on ne connaît pas le nom de la plupart des auteurs.

Il n’est pas impossible que les vers qui étaient déclamés par les danseurs aient été commandés à des librettistes résidant en France. Tel semble être le cas du ballet auquel Urbain Chevreau a collaboré, Les libéralités des dieux, qui a été représenté le 8 décembre 1652 (18 décembre dans le calendrier grégorien) pour célébrer le jour de la naissance de Christine. En effet, si Chevreau a bien résidé en Suède, il pouvait difficilement s’y trouver à cette date puisqu’il a publié une lettre à Madame de la Suze datée du 16 décembre en envoyée depuis Paris[27]. Un autre exemple est comparable, celui de la collaboration de Charles Beys au Carrousel fait au couronnement de la très auguste Christine reine de Suède, le 20 octobre 1650. L’on ne peut douter que le poète français soit l’auteur des textes – qu’il a publiés peu après – mais sa présence en Suède n’est nullement attestée[28].

Dans le cas de Poirier, sa contribution au ballet Le vaincu de Diane est renseignée par la publication du livret qui précise : « sujet inventé et les vers composés par Hélie Poirier Parisien »[29]. Le ballet a été dansé au château royal en novembre 1649[30]. Le « vaincu de Diane » n’est autre que Cupidon, le dieu l’amour ; Diane symbolise la chasteté. Le rôle de la déesse – comme ce sera encore le cas dans le ballet de Chevreau – est tenu par Christine elle-même, qui apparaît entourée de nymphes. Les vers de Poirier contiennent un message politique clair pour ceux qui espéraient encore que la reine renoncerait à son engagement tant de fois répété de ne jamais de marier ; « Mes filles, apprenez les lois de mon école,/ À n’aimer jamais rien que la seule vertu./ De mon instruction les rares privilèges/ Sont l’honneur et la chasteté,/ Invincible rempart contre les sortilèges/ De l’aveugle ennemi de notre liberté »[31].

Un visiteur inattendu : Antoine Girard de Saint-Amant

Que Saint-Amant fût un grand poète, ni ses contemporains ni la postérité n’en ont douté, pas plus que ses biographes n’ont douté de la vie aventureuse que mena ce fils de marins, bourlinguant sur mers et océans et bataillant en divers théâtres d’opérations[32]. Il n’a fait qu’un bref séjour en Suède, entre le 21 septembre 1650 et (probablement) la mi-juin 1651. Il a alors cinquante-six ans et jouit d’une solide réputation dans le monde des lettres.

En fait, sa venue en Suède n’a rien de prémédité. Il n’a sollicité aucune invitation de Christine, pas plus que celle-ci ne l’a appelé à ses côtés. Saint-Amant est même au service d’une autre souveraine, Louise-Marie de Gonzague, reine de Pologne depuis son mariage avec un autre Vasa – grand rival de la dynastie suédoise – Ladislas IV. Bien que très engagée dans la contre-Réforme et dans la reconquête par les catholiques d’un pays largement gagné au protestantisme, Louise-Marie a pris à son service Saint-Amant, libertin, bon vivant et chantre des joyeuses tablées de cabaret. Nommé gentilhomme de sa chambre, confortablement pensionné, celui que ses amis de débauche surnomment « le Gros », a pu jouir d’une sécurité matérielle pour, tout en demeurant en France, mener à bien la composition d’un grand poème héroïque, au sujet il vrai très pieux : Moïse sauvé. En 1649, son texte étant en voie d’achèvement, il se rend à Varsovie pour recueillir l’avis de sa protectrice avant de le mettre sous presse. Reçut-il après un long et pénible voyage un aussi bon accueil que les vers qu’il composa alors le laisseraient penser ? La question reste en suspens car, à peine cinq mois passés, il quitte les bords de la Vistule pour traverser la Baltique.

S’il n’avait jamais eu auparavant de contacts directs avec la Suède, deux séries de raisons au moins ont pu orienter sa route. La première aurait un caractère officiel… Aurait : le conditionnel est de mise, car tel est le sentiment du poète qui, non sans naïveté, se rend auprès de Christine comme messager pour annoncer la naissance de la fille du couple royal polonais. Malheureusement – au grand désespoir de Chanut qui, lui, connaît les usages diplomatiques – « il est arrivé sans lettres de créance et chargé seulement de faire un tel compliment qu’il verra bon être »[33] ! Il n’est donc pas impossible que Saint-Amant ait eu d’autres idées en tête. En effet, un an plus tôt, alors qu’il passe par Amsterdam pour se rendre à Varsovie, le poète rencontre Chanut, en mission dans le port hollandais. Les deux hommes sympathisent et ont de longs entretiens. Nul doute que le diplomate, intime de la reine, n’ait alors vanté ses qualités intellectuelles et son goût pour les lettres françaises. Poursuivant sa route jusqu’à Danzig, c’est un autre proche de Christine que croise Saint-Amant : Magnus de La Gardie. Il est reçu au milieu du glacial hiver balte avec les égards qu’on doit à un fin gourmet comme lui. Plusieurs poèmes dédiés aux deux hommes ont été composés en gage d’amitié[34]. Il était donc bien tentant, avant de rentrer en France, de profiter de la relative proximité de la Scandinavie pour faire un détour et approcher une jeune souveraine aux qualités si universellement célébrées.

Du séjour du poète en Suède il ne subsiste que peu de témoignages. Tallemant qui, il est vrai, n’apprécie guère le personnage, le résume laconiquement : « J’ai ouï dire qu’il y réussit assez mal »[35]. À son arrivée, Chanut a fait son possible pour régulariser sa situation, alors que se préparaient les fêtes du couronnement de la reine. Saint-Amant y a probablement assisté mais on n’en a pas de preuve. De ses éventuelles rencontres avec Christine, une seule est attestée ; elle a eu lieu lors du grand « déguisement de toute la Cour » du 24 décembre, dont Chanut a relaté le déroulement[36]. Si l’on en croit les stances que Saint-Amant écrivit après cette soirée, la reine en personne lui aurait servi à boire ! Il est vrai – renversement carnavalesque des rôles – qu’elle avait pris le travestissement « de l’humble personnage/D’une fille adroite au ménage ». Aussi, s’exclama-t-il : « Quelle âme n’y fût pas de merveille saisie/ Quand la liqueur la moins choisie/ Se changeait en nectar dans vos royales mains,/ Sous la courtoise fantaisie/ De traiter en dieux les humains ». Le Français s’est senti déifié par une aussi prestigieuse servante : « Et depuis que vos mains m’ont présenté la coupe/ Je ne crois plus être mortel »[37]… Le ton est laudatif et les superlatifs ne manquent pas pour chanter toutes les vertus royales que ne pouvaient cacher ces oripeaux d’emprunt. « Le poète – souligne Jean Lagny – n’a pourtant pas été jusqu’à vanter la beauté d’une reine qui n’en avait pas ». Remarque d’autant plus judicieuse que Saint Amant a composé un autre poème qu’il a dédié à Christine, bien que cette fois, ce ne soit pas d’elle qu’il soit question mais de sa mère, en louant… sa beauté[38] ! Tel est le maigre bilan qu’en l’état actuel de la documentation l’on puisse faire du passage de Saint-Amant à Stockholm.

Jacques de Lacger, secrétaire littéraire et poète de cour

Jusqu’à la thèse d’Alain Niderst[39], le nom de Lacger n’était signalé que très furtivement[40], à tel point que la tardive (et seule) publication de ses vers par Frédéric Lachèvre fut attribuée à un homonyme, son cousin Hercule de Lacger[41] !

Les Lacger sont une famille de notables protestants de Castres ; le père, prénommé lui aussi Jacques, avait été secrétaire en la maison et couronne de France. Son aîné, le futur poète, a vu le jour en 1614[42]. L’on ne sait rien de son éducation. Sans doute a-t-il reçu une formation secondaire dans le collège tenu par les réformés dans sa ville natale avant de faire des études de droit. En 1653, après une bonne dizaine d’années sans attaches solides, il est en effet reçu conseiller à la chambre de l’Édit de Castres, un tribunal dépendant du parlement de Toulouse, chargé des affaires impliquant des parties appartenant aux deux religions rivales et où siègent, à parité, des magistrats protestants et catholiques (le mathématicien Fermat étant l’un d’eux).

Mais avant de s’établir ainsi et, semble-t-il, de s’assagir, il a, à l’exemple de ses compatriotes et coreligionnaires Paul Pellisson et Samuel Ysarn, caressé les Muses et tenté sa chance dans les salons mondains parisiens. Tallemant, bien que le qualifiant de « garçon de notre religion », a une piètre opinion de lui : « c’est un gros, tout rond, et qui n’est nullement honnête homme »[43], en outre, l’« un des plus grands menteurs du monde » ; ce « Gascon » est « un grand coquin ; il fait homme à bonne fortune »[44]. Certes, « il a de l’esprit, fait des vers, mais médiocres ». Il aurait toutefois initié à la poésie Henriette de la Suze, qui était issue du puissant clan huguenot des Coligny[45]. Les premiers essais de cette haute aristocrate « n’étaient bons qu’à brûler » ; à la décharge de Lacger, ses leçons – si c’est lui qui les a données ![46] –n’ont pas dû être mauvaises, car l’élève est devenue une poétesse très appréciée en son temps.

Au cours de cette période parisienne ce ne sont pas ses talents littéraires mais ses frasques qui défraient la chronique mondaine et l’exposent parfois à la bastonnade. Sa relation avec Madame de la Suze n’a pas été que littéraire. Il eut avec elle une torride liaison. Cette veuve, supportant mal son remariage avec un homme tyrannique et stupide, « s’éprit de Lacger et le lui dit. Elle lui a écrit un million de lettres et de vers les plus passionnés qu’on puisse voir ». Pour déjouer la surveillance de ses belles-sœurs, les deux amants ont multiplié les stratagèmes pour se retrouver dans les endroits et sous les déguisements les plus divers[47]. Lacger a eu d’autres conquêtes, notamment « la des Urlis », que Tallemant qualifie de « garce et comédienne »[48], mais il échoue dans ses tentatives d’approcher la très convoitée Ninon de Lenclos[49].

Sentant sans doute qu’une telle vie risquait de lui occasionner plus de désagréments que d’avantages[50], Lacger décide de tenter sa chance loin de France. Par l’intermédiaire des érudit Henri de Valois et Melchisédec Thévenot, il entre en contact avec Isaac Vossius qui réside à Paris et se rend à Stockholm au cours de l’hiver 1651-1652. La reine le nomme alors secrétaire de ses commandements. En relation avec Bourdelot, il s’attache à resserrer les liens de la Minerve du Nord avec le monde des lettres français.

Guez de Balzac au premier chef[51]. Ce dernier, que l’on le surnomme l’unico eloquente, a justifié ainsi les raisons qui l’auraient poussé à écrire à Christine : « Monsieur Vossius et le secrétaire de la reine [Lacger] me firent sentir de la part de S[a] M[ajesté] qu’elle avait envie d’avoir une lettre de moi ». En réalité, Balzac intriguait depuis un certain temps pour obtenir des faveurs de Christine. Par le biais de Ménage, qui en avait rédigé la préface et fait une dédicace à Christine, un exemplaire de ses poésies latines avait été transmis à Stockholm en 1650[52]. Ménage est formel : « En reconnaissance la reine de Suède m’envoya une chaîne d’or de quinze cents francs […]. M. de Balzac n’eut rien »[53] ! Ce dernier en conçoit un certain ressentiment mais, avec l’aide du secrétaire de l’Académie française, Valentin Conrart, il cherche un nouveau moyen de s’attirer les faveurs de la souveraine. Lacger, à peine arrivé en Suède et informé de cela par Conrart, saisit l’opportunité de pousser cet écrivain très en vueà franchir le pas. Il lui adresse une longue lettre : « Après ce que notre illustre ami m’a dit de votre part, je ne croirais pas m’en acquitter, si je ne vous donnais des marques de ma reconnaissance. Il m’a assuré que vous étiez dans le dessein d’écrire à la reine ma maîtresse et d’envoyer un livre à S. M. que vos amis vous obligent de donner au public. Comme j’ai une extrême affection pour tout ce qui touche ses intérêts, il me semble que je vous suis bien obligé du désir que vous avez de travailler à sa gloire ; et j’ose vous dire, sans craindre que ce sentiment soit désavoué, que c’est un de ceux qui me fait le mieux mériter l’honneur que me fait S. M. de me souffrir à son service. Cette grande princesse veut bien que vous sachiez qu’elle vous est elle-même obligée : elle aime, sur toutes choses, l’amitié et l’estime des personnes d’un mérite extraordinaire, et le rang que vous tenez parmi les grands-hommes étant connu à S. M. c’est avec bien du contentement qu’elle reçoit les marques de la vôtre ». Après ce courrier, Balzac acquiesce aux demandes de Lacger et envoie à la reine Le Socrate chrétien : livre qui ne fut guère apprécié par sa destinatrice [54]! Toutefois, les échanges de Balzac avec Conrart montrent bien, qu’en dépit de la fonction prestigieuse qu’il occupe au bord de la Baltique, la renommée de Lacger n’est pas bien grande parmi les beaux-esprits français. Balzac, au moment où il rédige sa réponse, ne se souvient plus de son nom. Dans une autre lettre, il avoue : « il n’y aurait point de mal cependant que je voie dans un petit article quel homme c’est que ce secrétaire des commandements, de quel mérite, de quelle littérature, par quelle recommandation il est entré au service » de Christine.

D’autres écrivains sont sollicités par le Castrais. Son ancienne maîtresse, Madame de la Suze, encore novice dans les lettres, est certainement du nombre car l’ode qu’elle dédie à cette « savante amazone » qui risque de faire pâlir le soleil s’adresse à une souveraine en exercice[55]. Il contacte également Boisrobert. Poète mondain, libertin décomplexé et ancienne créature de Richelieu, il est, avec Conrart, à l’origine de la création de l’Académie française. Le « plaisant abbé » répond à l’invite par une épître « À Mr Lacger, secrétaire des commandements de la reine de Suède. Il s’étonne de ce qu’il le convie par ses lettres de venir à Stockholm, où il dit qu’il est désiré par la reine sa maîtresse ». Avec une fausse modestie et une élégante désinvolture, il décline l’offre, feignant de n’y voir qu’un aimable tour que lui aurait joué un « ami » exilé « jusqu’aux extrémités du Nord »[56]. Lacger a également gardé des contacts avec Pellisson. Par son intermédiaire, des nouvelles de lui sont transmises à l’académie de Castres. Dans le registre de ce cercle de savants provinciaux[57], l’on peut ainsi lire que le 12 mars 1652, « M. Pelisson a lu une lettre latine écrite de Paris par M. de Pelisson Fontanier son frère, à M. de Lacger, secrétaire de la reine de Suède » ; le 7 avril, l’assemblée a écouté « des vers de M. de Boisrobert adresse à M. de Lacger ». L’on sait également grâce aux comptes-rendus de cette académie que Lacger a reçu à Stockholm une lettre Chapelain « touchant les éminentes qualités de cette princesse, et touchant son dessein de quitter la couronne pour vaquer à l’étude avec plus de liberté »[58].

Dans le cadre de son service, Lacger s’est vu commander diverses pièces en vers, comme des stances sur « la fuite d’Armide devant Renaud représentée dans une tapisserie »[59], ainsi que des collaborations à des festivités de cour, à l’exemple de stances « pour un combat de barrière qui fut fait en la célébration du jour de la naissance de la reine ». Cette production est certainement une de ses dernières réalisées en Suède, car c’est Lacger lui-même qui en récite les vers devant les académiciens de sa ville natale le 8 avril 1653. Pour des raisons que l’on ignore – sa proximité avec Bourdelot, objet de vives attaques vers la même époque ?[60] – Lacger a en effet quitté la Suède à l’automne 1652, pour regagner Castres après avoir fait un bref crochet par Venise.

Urbain Chevreau dans une fin de règne troublée

Urbain Chevreau succède à Lacger à l’office de secrétaire des commandements de la reine[61]. Il s’installe à Stockholm au tout début de 1653. Âgé de quarante ans, ce natif de Loudun jouit déjà d’une estimable réputation d’écrivain. Entre 1636 et 1652, il a écrit trois tragédies, quatre tragi-comédies et une comédie, auxquelles il faut ajouter deux romans, un recueil de lettres et trois traités de morale. Peu avant son arrivé en Suède, comme cela a été signalé, il a composé le livret du ballet de cour Les libéralités des dieux. Saint-Amant est de ses amis – « nous étions presque inséparables »[62] – et il dispose dans les milieux littéraires de nombreuses relations pour qui il s’attache à gagner les bonnes grâces de la reine : « Dans les trois ans que je demeurais en Suède, la plupart de nos orateurs et de nos poètes entretenaient correspondance avec moi », confiera-t-il plus tard[63]. La tâche n’est pas toujours aisée car, alors qu’en France la Fronde s’achève, bien des auteurs sont faméliques et caressent encore l’espoir d’attirer l’attention de Christine.

Tristan L’Hermite est du lot. Sa situation est précaire tant sur le plan financier que politique. En vue de préparer le terrain ( ?), c’est lui qui, le 15 mai 1652, reçoit avec les honneurs le baron de Sparre – époux de la favorite de Christine, la belle Ebba – à l’Académie française[64]. En septembre, lors du départ pour la Suède de la cantatrice Mlle de La Barre, il compose une courante, où il glisse une allusion à « cette adorable reine/ qui veut vous ouïr »[65]. Il a envoyé d’autres stances à Stockholm et attend un heureux retour[66]. Las ! Avec un certain embarras, Chevreau doit lui annoncer qu’elles n’ont pas reçu bon accueil : « Vous vous plaignez de la destinée de vos derniers vers, qui vous ont paru si achevés ; et en effet, ils ont paru tels à M. le Comte de Tot, qui connaît le fort et le faible du poème épique, aussi bien que du sonnet et du madrigal. Mais, outre que vous êtes trop spirituel et trop du monde pour vous étonner qu’il n’ait point pris avec fermeté contre la reine le parti des stances, vous savez encore que les jugements sont aussi divers que les inclinations et les connaissances»[67]. Malade, Tristan n’insiste pas. Il ne verra jamais les brumes de la Suède.

Georges Scudéry, avec plus de panache, est lui-aussi déçu dans ses approches. Chevreau, là encore, se trouve au centre du différend. La chose semble au départ bien engagée. Bourdelot a « lu en pleine académie » – celle qu’il avait créée à Stockholm – une lettre du poète dans laquelle il annonçait son intention de dédier l’épopée Alaric à Christine. Le projet plaît à ce cercle dominé par les Français et «Sa Majesté commence déjà fort à le goûter »[68]. Chevreau le confirme mais l’affaire prend vite un autre tour : « La reine Christine m’a dit cent fois, qu’elle réservait pour la dédicace qu’il lui ferait de son Alaric, une chaîne d’or de mille pistoles. Mais comme M. le comte de La Gardie, dont il est parlé fort avantageusement dans ce poème, essuya la disgrâce de la reine, qui souhaitait que le nom de ce comte fût ôté de cet ouvrage, et que je l’en informai par la même poste qui m’apporta en feuilles son Alaric déjà imprimé, il me répondit quinze jours après, que quand la chaîne d’or serait aussi grosse que celle dont il est fait mention dans l’histoire des Incas, il ne détruirait jamais l’autel où il avait sacrifié. Cette fierté héroïque déplut à la reine qui changea d’avis ; et le comte de La Gardie, obligé de reconnaître la générosité de M. de Scudéry, ne lui en fit pas même un remerciement »[69].

« Le caractère de Scudéry était opposé à celui de Chapelain », avouera tardivementChevreau qui aura des mots durs pour fustiger la ladrerie de ce dernier[70]. Chevreau, qui est alors en correspondance étroite avec lui, a également essayé de défendre ses intérêts auprès de la reine. Mais, là non plus, les résultats ne sont pas à la hauteur de ses attentes : « J’aurais eu sans doute beaucoup plus de joie que je n’en ai, si la reine se fût souvenue de sa parole ; elle, qui vous a nommé tant de fois son ami, qui m’avait promis de vous envoyer des marques solides de son estime et de sa justice »[71].

Agacement d’une souveraine accablée de louanges par des vers qui fleurent davantage la flagornerie courtisane que les élans sincères du cœur [72]? Un esprit aussi fin que le sien, doublé d’un tempérament bien trempé, n’était certainement pas dupe des comédies qui se jouaient autour d’elle. Elle savait le rappeler à l’occasion. Désaffection envers les Français, qui lui causaient tant de tracas à la cour ? En 1653, le temps est en effet fini où l’on pouvait écrire à Paris : « Toutes les Muses seront désormais contraintes de chercher des climats éloignés du nôtre, où sans doute elles seront assurées de trouver un glorieux asile en la personne de la généreuse Christine »[73]. Les nouvelles du Nord qui y parviennent incitent moins à l’optimisme. Certains, tel le médecin Guy Patin, ennemi de Bourdelot, les amplifient volontiers : «Tous les Français qui étaient à Stockholm, chez la reine de Suède, sont étourdis du bateau : on leur a donné leur congé pour les folies de Bourdelot qui y était premier médecin »[74]. Préoccupations de plus en plus éloignées des belles-lettres ? Cette période est aussi celle où, dans un secret de plus en plus mal gardé, Christine se prépare à abdiquer, à quitter son pays et à changer de religion. Sa conscience en est troublée, alors qu’autour d’elle les tensions sont vives et les suspicions exacerbées.

C’est donc dans ce contexte troublé qu’évolue Chevreau, lui qui doit se consacrer au service de la couronne mais qui appartient à un clan français déchiré en deux factions. Malgré l’attachement que la reine continue de lui témoigner, Bourdelot a perdu la partie au printemps 1653. Avec Heinsius, d’un côté et Chapelain de l’autre, Chevreau a apporté sa contribution à cette chute, en établissant une sorte de tête de pont entre les milieux littéraires et savants des deux capitales pour ruiner la réputation du médecin[75]. Il soutient ainsi l’action des diplomates français Chanut et Picques, ainsi que celle d’une grande partie de la noblesse suédoise pour chasser l’indésirable et mettre un terme à ses manigances avec l’ambassadeur d’Espagne Pimentel et les jésuites qui gravitent autour.

Leur victoire n’est cependant qu’une victoire à la Pyrrhus. Il fallait davantage que le départ de Bourdelot pour convaincre Christine de rester sur le trône. Le 11 février 1654, elle annonce officiellement que sa décision est prise et abdique le 6 juin. Chevreau ne la suit pas et entre au service du nouveau souverain, Charles-Gustave, qui, avoue-t-il à Chapelain, lui « a fait l’honneur de [le] choisir pour secrétaire de son cabinet ». Il désavoue même la décision de son ancienne protectrice. Dans la même lettre, il déplore son laxisme moral : « Après lui avoir entendu louer Brutus mourant, pour s’être écrié que la vertu n’était qu’un nom et une chimère, il est à craindre qu’elle n’écoute jamais la justice qui est la première et la plus éclatante des vertus ». Il « a de la peine à concevoir qu’elle se trouve plus à son aise sur des charriots d’Allemagne, que sur le trône du fameux Gustave ». Et, faisant écho à un propos d’Heinsius, il prédit « que les Muses qui lui préparaient partout des hymnes, aiguisaient contre elle les traits les plus pénétrants de la satire ; que la plupart de nos philosophes et de nos poètes comptaient déjà parmi leurs erreurs et parmi leurs fables les premiers sentiments qu’ils avaient eus de la grandeur de son âme et de la force de son esprit »[76].

Et le charme s’est progressivement rompu

Une page est alors en train de se tourner dans les relations entre le monde des lettres français et Christine. Certes, la reine continue encore quelques temps à exercer sur ce milieu une réelle fascination. Mais après son désastreux voyage en France en 1657-1658, le charme est rompu. La sage et cultivée Minerve du Nord, s’est transformée en sanglante et intrigante Sémiramis, d’autant qu’un autre astre commence à éblouir poètes et écrivains, le roi Soleil. Pour recueillir les bienfaits d’un puissant mécène, les écrivains n’auront désormais plus besoin de s’exiler ni de regarder vers Rome, où l’ancienne souveraine finit ses jours.

Quant à ceux qui avaient espéré trouver gloire et honneurs en se succédant auprès de la reine Christine lorsqu’elle régnait sur la Suède, ils se sont éparpillés pour connaître des destins divers.

Celui de Cérisantes et celui de Poirier se sont rapidement brisés. Cérisantes, privé de son titre de résident à Paris et ne souhaitant pas rester au service de Christine, erre, sans trouver à se fixer, entre la Pologne et Venise. Il se convertit au catholicisme à Rome (après avoir envisagé de devenir musulman en Turquie !) et est tué lors de la révolte de Naples en 1648 dans une bataille opposant les Français aux Espagnols. Poirier le suit peu après en périssant noyé vers la fin de 1649 dans le naufrage d’un navire à son départ de Suède.

Marigny s’engage dans la Fronde sitôt rentré en France. Il se met au service de Gondi et devient l’auteur en vue de cinglantes mazarinades. Il se lie ensuite à Conti puis à Condé. Après l’échec de la révolte, il suit fidèlement le prince dans son exil à Bruxelles et continue son combat de plume contre Mazarin. De son éloignement sans ménagement de la cour de Suède, Marigny a conçu une tenace rancune, puisque, si l’on suit le cardinal qui le fait espionner, il serait l’auteur du libelle publié en 1656 et intitulé Lettre écrite de Bruxelles à La Haye touchant la reine de Suède[77]. Il s’agit d’un de ces nombreux brûlots publiés après l’abdication de Christine. Entre autres règlements de comptes, on peut y lire : « Sachez donc que la reine, dont on a tant parlé, n’est redevable de sa réputation, qu’à la seule ignorance, et aux lâches complaisances de ceux qui la voudraient faire passer pour la merveille du siècle, elle n’a aucune qualité digne de la moindre louange qu’on lui a donnée, elle n’a rien dans sa personne, qui ne soit ridicule, et de toutes les créatures, que l’on a jamais vues, c’est la plus extravagante »[78]. Marigny s’attaque ensuite à sa réputation de femme de haute culture : « On lui a fait accroire, qu’elle était savante, et elle se l’est laissé persuader, et c’est par là, qu’un tas de pédants se sont introduits dans sa cour, elle a fait paraître sa légèreté en toutes sortes des choses, car elle voulait en apprendre cent à la fois, et à peine avait-elle la première teinture de l’une, que s’imaginant être plus habile que les maîtres, elle s’appliquait incontinent à une autre, et de tout ce qu’elle a appris, elle en a fait une espèce de galimatias de pédanterie, qui la rend beaucoup plus ridicule, que si elle n’avait jamais étudié »[79]. Ses mœurs et son étrange mode de vie ne sont pas plus épargnés : « La vie scandaleuse qu’elle menait avait révolté tous les esprits contre elle et ses impudicités honteuses donnaient à tout le monde de l’horreur pour sa personne. […] Elle est une des plus ribaudes tribades dont on ait jamais ouï parler. […] Il n’y a point de charretier dans tout le Brabant, qui jure si furieusement qu’elle fait, et la plus effrontée maquerelle qui soit au monde rougirait en lui entendant dire les mots de bordel, qu’elle a continuellement dans la bouche »[80]. Rentré en France après le retour en grâce de Condé, Marigny modère sa plume, passe au service du cardinal de Retz et meurt vers 1673.

Saint-Amant, rentrant de son voyage en Pologne et en Suède, met la touche finale à son Moïse sauvé qui paraît en 1653. L’on peut y lire une courte allusion à Christine dans une strophe incluse dans le long poème. Il y relate la chute qu’elle fit dans le port tandis qu’elle faisait l’inspection d’un navire de sa flotte. Christine, de son côté, a gardé le souvenir de l’aimable embonpoint du poète. En témoigne Gilles Ménage, chargé le 12 septembre 1656 de la guider dans la bibliothèque de Louis XIV en lui présentant les académiciens : « Quand M. de Saint-Amant se présenta, je lui dis que je ne le lui nommerai pas, parce qu’elle devait le connaître. C’est M. de Saint-Amant, dit-elle aussitôt »[81]. Saint-Amant, dont la réputation n’était plus à faire en arrivant en Suède, ne retira de son séjour auprès de Christine aucun laurier supplémentaire. Moïse sauvé ne fut guère apprécié de ses amis libertins. Il s’éteignit en 1661 à l’âge de 67 ans.

Rentré à Castres, Jacques de Lacger semble avoir renoncé à toute ambition littéraire. Partagé entre ses activités judiciaires et sa fréquentation de l’académie de la ville, il est loin désormais de son ancienne protectrice. Il se marie en 1654 avec Madeleine de Falguerolles qui lui donnera cinq enfants[82]. Dans les années qui suivent son retour, il exhume de temps à autre, comme on l’a signalé, quelques papiers ramenés de Suède pour en faire lecture devant ses confrères[83]. Pellisson, depuis Paris, ne manque pas non plus de leur transmettre des nouvelles. Son frère, par exemple, lit le 22 avril 1656 « la harangue de l’Académie française à la reine de Suède, après son arrivée à Paris ». Mais, dans ce cénacle protestant, l’éclat de la fille de Gustave-Adolphe s’est rapidement affaibli du fait de son abdication[84], suivie d’une apostasie au profit de l’Église romaine. Une Église dont l’emprise sur la cité huguenote ne cesse de croître, en faisant perdre à Lacger l’éphémère prestige qu’il avait retiré de son service passé. Il meurt en 1688 à Toulouse, âgé de soixante-quatorze ans.

De tout ce petit groupe de poètes qui fit le voyage de Suède au temps de Christine, c’est Urbain Chevreau qui vécut le plus longtemps. Il disparut en 1701, à l’âge vénérable de quatre-vingt-huit ans. C’est également lui qui a tiré le plus de prestige de ses fonctions à la cour de Stockholm, où il demeure, au service de Charles X Gustave jusque vers la fin de 1655[85]. Il séjourne quelques temps à Loudun, publie plusieurs livres puis, en 1663-1664, se rend en Allemagne, en Italie et au Danemark avant de se fixer à Heidelberg auprès de l’électeur palatin. Il a la délicate mission de convertir au catholicisme la princesse Elisabeth-Charlotte en vue de son futur mariage avec Monsieur, frère du roi Louis XIV. Il s’acquitte si bien de sa tâche, que deux ans après son retour en France, il est nommé en 1678 précepteur du duc de Maine, fils légitimé du roi et de madame de Montespan, pour devenir ensuite son secrétaire des commandements. Il rédige pour le jeune homme une Histoire du monde en sept volumes. Retiré à Loudun, sa ville natale, il occupe ses dernières années en composant des œuvres pieuses et en mettant en ordre les Chevreana, qui contiennent diverses anecdotes sur son séjour auprès de Christine. Il fut soupçonné – notamment par Arckenholtz – d’avoir écrit deux pamphlets publiés après l’abdication de la reine : Brève relation de la vie de Christine et Le génie de la reine Christine de Suède, mais ceux-ci ont été attribués plus tardivement à un dénommé Saint-Maurice[86].

Quant à Christine, elle a conservé à son service quelques Français, dont le poète Gabriel Gilbert qui, après lui avoir dédié L’art de plaire (1655), a occupé les fonctions de secrétaire des commandements en 1656[87]. Toutefois, comme il ressort de ce tour d’horizon, l’intérêt de la reine pour la poésie française a souvent été plus superficiel que ce que vantait alors une littérature complaisante. Loin de son royaume, après deux voyages en France, l’enthousiasme des premières rencontres faisant place à de la déception, ses liens avec un monde des lettres polarisé autour de Louis XIV se sont, de part et d’autre, progressivement distendus.

Il n’en demeure pas moins que son règne – et en grande partie à son initiative – a correspondu pour la Suède à une période de large ouverture intellectuelle vers l’Europe occidentale. Que ce soit la France qui ait alors été choisie comme vecteur de cette acculturation, n’est que le révélateur de la position centrale que ce pays commençait à occuper sur la scène continentale. Cette hégémonie en devenir était le fruit des campagnes de ses généraux et des tractations de ses diplomates, mais elle devait également beaucoup à ses savants et à ses hommes de lettres, parmi lesquels la poignée de poètes qui, éblouis par le prestige de la jeune reine Christine, ont tenté l’aventure suédoise.

NOTES

[1] Menagiana ou les bons mots de Monsieur Ménage, Paris, Delaulne, 1729, t. 2, p. 292. Qu’il me soit permis de remercier Stefano Fogelberg Rota pour la précieuse documentation qu’il m’a aimablement communiquée.

[2] Seront délaissés ici les Français, tels Bourdelot, Chanut, Huet, Adrien Valois ou même Descartes, qui ont à l’occasion composé quelques vers français ou latins en l’honneur de Christine, pour nous intéresser à ceux qui ont eu la réelle ambition de briller dans le monde des lettres et d’y mériter la reconnaissance de leurs pairs.

[3] Sur Cérisantes l’on possède deux notices biographiques de contemporains : une historiette de Tallemant des Réaux (Gédéon Tallemant des Réaux, « Cérisantes et Marigny », Historiettes, Paris, Gallimard, 1961 t. II, p. 406 et s.), et un portrait biographique de Louis Aubéry du Maurier, qui prétend l’avoir « connu plus particulièrement que personne », inclus dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de Hollande » (La Flèche, 1680, p. 425 et s.). Voir également l’étude de Georges Mongrédien, « Un original de l’hôtel de Rambouillet. La vie aventureuse de Cérisantes, poète latin », Revue d’histoire littéraire, 1929, p. 481-510.

[4] L. Aubery, op. cit., p. 425.

[5] G. Tallemant des Réaux, op. cit, t. II, p. 406.

[6] L. Aubéry, op. cit., p. 425.

[7] Ibidem, p. 427-428.

[8] G. Tallemant des Réaux, op. cit., t. II, p. 406.

[9] G. Montgredien, op. cit., p. 493.

[10] Lettre de Chanut à Brienne, 17 février 1646, ibidem, p. 498.

[11] Lettre de Chanut à Cérisantes, 20 janvier 1646, ibidem, p. 493.

[12] Lettre de Chanut à Brienne, 20 février 1646, ibidem, p. 498. En nommant un de ses proches, le flamboyant La Gardie, Christine entend rehausser le prestige de la représentation diplomatique de la Suède auprès de son puissant allié. Cérisantes n’a aucune qualité pour rivaliser avec cette figure montante de l’aristocratie suédoise mais issue d’une famille huguenote française. Sa réception à Paris a été particulièrement brillante et son séjour a grandement contribué à importer en Suède l’art de vivre et les usages de la cour du Louvre ; voir Stefano Fogelberg Rota, The Queen danced alone : Court Ballet in Sweden during the Reign of Queen Christina (1638-1654), Turnhout, Brepols, 2018, p. 75 et s.

[13] Sur Marigny, voir Marius Gérin, « Jacques Carpentier de Marigny, chansonnier de la Fronde, poète et prosateur nivernais, 1615-1673 », Mémoires de la Société académique du Nivernais, 1920, 2e série, p. 1-40. Les lettres et poésies de Marigny ont été éditées dans différents recueils collectifs et reprises dans Les œuvres en vers et en prose (Paris, Ch. de Sercy, 1674). Frédéric Lachèvre a, pour sa part, édité les chansons composées pendant la Fronde (in Les Chansons libertines de Claude de Chauvigny baron de Blot l’Église, s. l, 1919/Genève, Slatkine Reprints, 1968, p. 70 et.). À quelques exceptions près ce sont des textes postérieurs au voyage en Suède. On ne connaît pas de vers de Marigny écrits en cette occasion.

[14] M. Gérin (op. cit, p. 2) évoque Ménage, Conrart, Saint-Amant, Scarron, Saint-Pavin, Chevreau et Sarasin, mais il s’appuie sur une documentation perdue, citée d’après la Bibliothèque françoise de l’abbé Goujet. La plupart de ces noms figurent dans les dédicaces des Chevilles d’Adam Billaud, par le biais duquel Marigny aurait pu être introduit dans ces cénacles de littérateurs.

[15] Telle est l’opinion de Tallemant des Réaux, op. cit., t. II, p. 409.

[16] Hypothèse que sous-entend M. Gérin, op. cit., p. 7.

[17] G. Tallemant des Réaux, op. cit., t. II, p. 409.

[18] Le Fèvre d’Ormesson cité par M. Gérin, op. cit., p. 13.

[19] Menagiana, op. cit., t. I, p. 17.

[20] Ibidem, p. 20.

[21] G. Tallemant des Réaux, op. cit., t. II, p. 411-412.  

[22] La vie de Poirier est très mal connue. Frédéric Lachèvre lui a consacré une courte notice dans les Glanes bibliographiques et littéraires, Paris, L. Giraud-Badin, 1929, t. 2, p. 124-137. Voir également : H. W. Van Tricht, « Hélie Poirier, Translator of Erasmus », Quaerendo, 1980, 10-2, p. 153–155.

[23] La louange de la sottise. Déclamation d’Érasme de Rotterdam, La Haye, Theodore Maire, 1642.

[24] Amsterdam, Blaeu, 1646. Le recueil est suivi d’une idylle intitulée L’illustre berger.

[25] Les ballets à la cour de Suède ont donné lieu à de nombreuses études. La synthèse la plus complète est le livre de Stephano Fogelberg Rota, The Queen dance alone, déjà cité. Voir également : Lars Gustafsson, « Amor et Mars vaincus. Allégorie politique des ballets de cour de l’époque de la reine Christine », Queen Christina of Sweden : Documents and Studies, ed. M. Von Platen, Stockholm, P. A. Norsted & Söner, 1966, p. 87-99 ; St. Fogelberg Rota, Maria Schildt, « L’Amour constant et le ballet de Stockholm : livret et musique pour la représentation d’un ballet de cour durant le règne de la reine Christine », Dix-septième siècle, 2013, n°261, p. 723-751 ; Philippe Beaussant, Christine de Suède et la musique, Paris, Fayard, 2014 ; St. Fogelberg Rota « A Heroic Queen : Christina in the Panegyrics of her French and Italian Poets », in Véronique Castagnet-Lars, Didier Foucault, « La république des Lettres et Christine de Suède », Revue d’histoire nordique/Nordic Historical Review, n°2, 2017, p. 79-96

[26] St. Fogelberg Rota et M. Schildt, op. cit., p. 730.

[27] Œuvres mêlées de Monsieur Chevreau, première partie, La Haye, A. Moetjens, 1697, p. 1 et s. Comme plusieurs auteurs, St. Fogelberg Rota pense qu’il soit peu probable que Chevreau fût absent de Suède (The Queen…, op. cit., p. 202). Cela supposerait que la lettre à Madame de la Suze aurait été mal datée.

[28].Œuvres poétiques de Beys, Paris, 1651, p. 215 et s. Sur Beys, voir André Lebois, « Mais qui était Charles Beys ? », XVIIe siècle. Recherches et portraits, Paris, Denoël, 1966, p. 74-100. Sur le carrousel et la présence ou non de Beys à Stockholm, voir St. Fogelberg Rota, The Queen…, op. cit., p. 156.

[29]« Imprimé par Jan Janssonius, imprimeur ordinaire de Sa Majesté », Stockholm, 1649.

[30] Certains auteurs attribuent également à Hélie Poirier le livret de La naissance de la paix dansé le 8 décembre 1649, alors qu’une tradition, s’appuyant sur La vie de Monsieur Descartes d’Adrien Baillet (1692), tendrait à en faire l’œuvre du philosophe qui venait d’arriver à Stockholm (Sur ce dossier, voir St. Fogelberg Rota, The Queen…, op. cit., p. 118 et 133 et s.). Baillet parle simplement de « quelques applaudissements qu’il reçut à la cour pour quelques vers français que la reine lui avait demandés sur la paix de Münster », sans faire référence à un ballet (Paris, La Table ronde, 1946, p. 259).

[31] Cité par St. Fogelberg Rota, « A Heroic Queen… », op. cit., p. 84.

[32] Voir principalement : Jean Lagny, Le poète Saint-Amant (1594-1661). Essai sur sa vie et ses œuvres, Paris, Nizet, 1964.

[33] Dépêche de Chanut du 24 septembre 1650, citée par J. Lagny, op. cit., p. 341.

[34] Il s’agit de deux sonnets adressés nommément à Chanut (Œuvres complètes de Saint-Amant, éd. Ch. L. Livet, Paris, P. Jannet, 1860, t. II, p. 40-41) et d’une épigramme « À l’hiver du Nord », qui s’adresse à un « Comte » qu’il y a tout lieu d’identifier à La Gardie (ibidem, t. II, p. 65).

[35] G. Tallemant des Réaux, op. cit., t. I, p. 589.

[36] Cité par J. Lagny, op. cit., p. 343.

[37] « Stances à la Sérénissime Reine de Suède, sur ce qu’elle s’était travestie en fille de Nort-Hollande, en un jeu où toute sa cour représentait une hôtellerie hollandaise », in Œuvres complètes, op. cit, t. II, p. 37 et s.

[38] « À la Sérénissime Reine de Suède sur la beauté de la Sérénissime Reine sa mère », ibidem, p. 39.

[39] Alain Niderst, Madeleine de Scudéry, Paul Pellisson et leur monde, Paris, Presses universitaires de France, 1976, p. 71 et s. L’essentiel de ce que l’on sait de Lacger se trouve dans la thèse de cet éminent spécialiste de la poésie baroque, à laquelle il a consacré une volumineuse anthologie (Paris, Robert Laffont, 2005) ; l’on y retrouve quelques vers de Lacger.

[40] Par exemple dans les historiettes de Tallemant des Réaux intitulées « La comtesse de La Suze et sa sœur » et « Madame de Gondran » ; op. cit, t. II, p. 108-112 et 430-431.

[41] Le livre d’amour d’Hercule de Lacger, Paris, Santot, 1910.

[42] Site Geneanet : <https://gw.geneanet.org/wailly?lang=en&p=jacques&n=de+lacger&oc=2> (consulté le 13/02/2020).

[43] G. Tallemant des Réaux, op. cit., t. II, p. 109.

[44] Ibidem, p. 430.

[45] Sa mère est une Montmorency.

[46] A. Niderst semble hésiter : en suivant F. Lachèvre il opte pour Lacger dans Madeleine Scudéry… (op.  cit., p. 72), mais dans La poésie à l’âge baroque (op. cit., p. 835), il ne signale que le poète Montplaisir, alias René de Bruc.

[47] Pour plus de détails, voir G. Tallemant des Réaux, op. cit., t. II, p. 109.

[48] Ibidem, t. II, p. 430. Deux sœurs, également comédiennes, portaient ce nom : Catherine et Madeleine.

[49] Voir F. Lachèvre, Le livre d’amour…, op. cit., p. 26 et s.

[50] Lacger, par ses médisances, aurait été à l’origine du duel qui opposa le chevalier d’Albret au marquis de Sévigné et dans lequel ce dernier perdit la vie (ibidem, p. 34 et s.).

[51] La préface de F. Lachèvre au Livre d’amour contient un dossier documentaire très complet sur les échanges qu’entretient alors Lacger avec Guez de Balzac, Conrart, l’abbé de Boisrobert et Madame de la Suze (op. cit., p. 41 et s.) ; sauf indications contraires, les documents cités infra y renvoient.

[52] Carminum libri tres, Paris, A. Courbé, 1650.

[53] Menagiana, op. cit., p. 5. Il est donc faux, comme c’est souvent répété, d’affirmer que Balzac reçut lui aussi une chaîne. La confusion vient d’un passage de la lettre de Balzac à Christine écrite à la suite des démarches de Lacger : « Pour le moins, est-il bien vrai que, nouvellement, d’une même chaîne, elle a fait et lié deux prisonniers. Car, en effet, Madame, je ne prétends pas vous avoir moins d’obligation que mon ami… ». Il n’est ici question que d’une seule chaîne ; mais si Balzac file ensuite la métaphore des deux amis prisonniers c’est – tout en rappelant que lui n’a rien reçu – pour montrer qu’il se sent tout de même honoré par le cadeau envoyé à son ami Ménage. Voir la lettre datée du 25 mars 1652 (mais envoyée plus tard), in Les œuvres de Monsieur de Balzac, Paris, L. Billaine, 1665, t. I, p. 1024 et s.

[54] La lettre de Guez de Balzac à Christine s’achève par un post-scriptum : « Si j’apprends, Madame, que le Socrate que je vous envoie, ait plu à V. M., je prendrai la hardiesse de lui adresser un certain Aristippe, qui, à mon avis, ne lui déplaira pas » (ibidem, p. 1026) ; Balzac, qui décéda en février 1654, a bien dédicacé Aristippe ou de la cour à Christine, mais le livre ne fut publié qu’en 1658. Urbain Chevreau, dans une lettre à Valentin Conrart, confirme le peu d’intérêt qu’inspirait cet auteur à la reine : « Plût à Dieu qu’elle eût écrit au grand Balzac de la manière qu’elle m’a parlé de vous », ajoutant pour atténuer son propos : « elle qui sait si bien qu’il a engendré chez nous l’éloquence ». Chevreau accompagne sa missive des derniers vers qu’il venait d’écrire À la mémoire du grand Balzac : « Avec nous la France le pleure/ Et Christine l’a regretté » (Œuvres mêlées de Monsieur Chevreau, première partie, La Haye, A. Moetjens, 1697, p. 16).

[55] L’Ode pour la reine de Suède a été notamment publiée par Johan Arckenholtz, Mémoires concernant Christine reine de Suède, Amsterdam et Leipzig, Pierre Mortier, 1751-1760, t. II, appendice, p. 40. Dans une lettre à Bourdelot, Madame de la Suze confie qu’elle aurait dû rencontrer Christine à Fontainebleau en 1657 ou 1658 mais que, probablement en raison du scandale provoqué par l’assassinat de Monaldeschi, la visite n’a pas eu lieu. Elle précise cependant : « Jugez par-là quelle est ma joie d’apprendre de vous qu’elle ferme ses yeux clairvoyants sur tous mes défauts, de peur qu’ils ne lui deviennent un obstacle à la bonté qu’elle veut bien me faire l’honneur d’avoir pour moi » (ibidem, t. II, appendice, p. 146).

[56] Boisrobert, Épitres en vers, éd. Maurice Gauchie, Paris, Hachette, 1927, t. II, p. 79 et s.

[57] Ce registre en deux volumes est conservé à la médiathèque de Castres sous les cotes II-9 et II-10. Le nom des Pellisson, comme souvent à cette époque, s’y orthographie avec un seul « l ».

[58] Ibidem, 25 mai 1655.

[59] Ibidem, 6 avril 1655.

[60] Voir Didier Foucault, « Pierre Michon Bourdelot, figure controversée d’un familier de Christine en Suède », in Véronique Castagnet-Lars, Didier Foucault, « La république des Lettres et Christine de Suède », Revue d’histoire nordique/Nordic Historical Review, n°2, 2017, p. 35-55.

[61] Il existe peu d’études sur Urbain Chevreau. La plus complète est la thèse de Gustave Boissière, Urbain Chevreau (1613-1701). Sa vie ses œuvres, Niort, G. Clouzot, 1909.

[62] Chevreana, Paris, Florentin et Delaulne, 1697, p. 154.

[63] Ibidem, p. 25-26.

[64] Napoléon Maurice Bernardin, Un précurseur de Racine : Tristan L’Hermite, sieur du Solier (1601-1655) : sa famille, sa vie, ses œuvres, Paris, A. Picard, 1895, p. 287-288.

[65] « Courante de Mr de La Barre pour Mlle de La Barre », Recueil des plus beaux vers qui ont été mis en chant, première partie, Paris, Ch. de Sercy, 1661, p. 16-17.

[66] Voir Jean-Pierre Chauveau, « Tristan et Christine de Suède », Cahiers Tristan L’Hermite, 10, 1988, p. 62-69.

[67] Lettre d’Urbain Chevreau à Tristan L’Hermite, 2 avril 1653, in U. Chevreau, Œuvres mêlées, op. cit., p. 9 et s.

[68] Lettre de Bourdelot à G. Scudéry, 1653, citée par G. Boissière, op. cit. p. 12. Cette lettre a été datée faussement de 1651 par J. Arckenholtz (op. cit., t. IV, p. 233).

[69] Chevreana, op. cit., p. 28.

[70] À son départ de Suède en 1656, Chevreau a ramené quarante peaux de zibeline à Chapelain, que le Parisien s’est engagé à lui rembourser. Chapelain s’est acquitté de cette dette, mais sans avoir la délicatesse de s’enquérir des frais de douane que cela avait occasionné. Chevreau, qu’on avait pourtant prévenu – « Savez-vous que vous êtes aussi fou qu’il est avare ? […] Ne vous piquez point d’obliger un ladre » – en conçut d’autant plus d’amertume qu’il apprit, peu après, que Chapelain avait vendu la fourrure à son profit (ibidem, p. 26-27).

[71] Lettre à Chapelain, août 1654, Œuvres mêlées, op. cit., p. 17.

[72] Ceux qui tentent encore leur chance auprès de la reine ne cherchent pas que des louanges, ils attendent des gratifications sonnantes et trébuchantes. Chevreau révèle par exemple que les missives de ses correspondants depuis Paris s’effectuaient à ses frais : « S’ils eussent dû en payer le port, je ne doute point qu’ils eussent renoncé à mon commerce » ; Œuvres mêlées, op. cit., p. 25-26.

[73] Lettre de Le Pelletier à M. du Chaufour, citée par N. M. Bernardin, op. cit, p. 287.

[74] Lettre de Guy Patin à Claude Belin, 24 mai 1653, en ligne <https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/>, consultée le 16/02/2020.

[75] Voir par exemple les lettres de Chevreau à Saumaise du 28 mars et à Jean Chapelain du 10 mai 1653, Œuvres mêlées, op. cit., p. 7 et 13.

[76] Lettre à Chapelain du 22 août 1654, ibidem, p. 16 et s.

[77] Ce pamphlet édité a été reproduit dans l’Histoire de la vie de la reine Christine de Suède, Stockholm, 1677. Mazarin dénonce Marigny, dans une lettre à Lionne, alors à Rome, le 18 février 1656, pour qu’il en informe Christine (lettre citée par M. Gérin, op. cit., p. 29).

[78] Op. cit., p. 39

[79] Ibidem, p. 42-43.

[80] Ibidem, p. 43-45.

[81] Menagiana, op. cit., t. II, p. 119.

[82] Site Geneanet signalé supra.

[83] Le 8 avril 1653, Lacger lit « les vers latins faits par M. Chanut résident de France en Suède, par lesquels la reine-mère Eleonor exhorte la reine régnante Christine sa fille à quitter le soin des lettres et des études pour vaquer seulement à la conduite et au gouvernement de ses peuples » (médiathèque de Castres, Ms II-9 et II-10).  

[84] Tel est par exemple le sujet de la discussion du 5 mai 1654 portant sur la décision d’abdiquer de Christine (ibidem).

[85] Chevreau est l’auteur du livret du Ballet de la félicité dansé au mariage du roi, qui fut représenté en octobre 1654 en l’honneur du mariage de Charles Gustave et d’Hedvig Eleonora de Holstein-Gottorp.

[86] Voir G. Boissière, op. cit., p. 414 et s.

[87] Voir Eleanor J. Pellet, A Forgotten French Dramatist Gabriel Gilbert (1620 ?-1680 ?), Baltimore, John Hopkins Press, Paris, Presses universitaires de France, 1931.

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