Christine de Suède et la musique

Christine de Suède et la musique

Mats Liljefors  

CHRISTINE DE SUEDE ET LA MUSIQUE 

De Christine de Suède, on connaît l’incroyable appétit, l’immense curiosité pour tous les savoirs, pour la littérature, les sciences, les langues, les arts ; on la sait pacifiste, extrêmement croyante, mais pas bigote, libre d’esprit, libertine avant la lettre mais dans le sens noble du terme, et refusant les contraintes par quoi elle signe sa modernité. Ce qu’il y a de remarquable chez elle c’est sa passion pour la musique qui l’a habitée toute sa vie durant.

Au début du XVIIème siècle pourtant les Suédois n’avaient pas une très bonne réputation dans ce domaine : considérés par leurs voisins du Sud comme des Vikings, c’est-à dire des Barbares, leur seule musique était les chansons populaires ainsi que les chants religieux accompagnés exceptionnellement par les orgues dont ne disposaient que quelques temples. A l’époque le luthérianisme et la musique ne faisaient pas bon ménage…

Pourtant, lorsqu’il épouse Marie Eléonore de Brandebourg, le roi Gustave Adolphe, son père, décide de donner une autre image de son pays et de redorer le blason de sa cour. Il installe dans son palais de Stockholm un orchestre composés de musiciens allemands et italiens, dirigés par le grand Praetorius. On y joue les œuvres du compositeur suédois Andreas Düben (cet Allemand qui a fait ses études à Leipzig s’est fait naturaliser suédois en prenant la charge d’organiste à Stockholm) mais aussi de Michel Lambert, d’Albinoni, de Buxtehüde (nous sommes déjà européens)

C’est dans cette atmosphère, ce fond musical, que grandit la jeune Christine jusqu’à ce que, après la mort de son père, et qu’elle monte sur le trône à l’âge de six ans, son tuteur et Grand Chancelier Oxenstierna, fidèle aux recommandations de Gustave Adolphe, fait venir le chorégraphe français Antoine de Beaulieu qui reçoit pour mission de faire danser tous les jeunes de la cour afin de les policer et de leur apprendre les belles manières et les beaux gestes. Il fait construire une vaste salle de danse (80m de long) où sont donnés les ballets en l’honneur de Christine auxquels elle assiste évidemment et auxquels elle participe régulièrement, parce qu’elle a aussi appris à danser avec de Beaulien. Elle n’est pas très bien conformée aussi lui donne-t-on souvent des rôles un peu grotesques qui font rire ses jeunes sujets et le reste de la cour charmés par l’abandon de la rigidité royale.

Plus tard, lorsqu’elle aura mis fin à la guerre de Trente Ans, elle demande à Descartes, qu’elle a fait venir de son exil hollandais pour être son maître de philosophie, d’écrire les vers pour « le Ballet de la Naissance de la Paix » qu’elle a commandé afin de célébrer le premier anniversaire du Traité de Westphalie qui a clos la guerre des religions.

A vrai dire, toute sa vie sera ponctuée, illustrée de grands moments musicaux et l’on comprend, de ce fait toute l’importance que la musique -surtout italienne et française- va avoir pour elle qui ne cache pas sa passion, à quoi elle va consacrer beaucoup de son temps.

De ces grands moments il convient de retenir, sur sa route vers Rome, l’étape de Bruxelles où elle est baptisée clandestinement. Mais la clandestinité est toute relative puisque tout le monde sait qu’elle est là et pourquoi elle est là ; les notables de la cité lui offrent ce qu’elle elle entend pour la première fois : un opéra italien, Ulysse à l’Ile de Circé de Zamponi, inspiré de la mythologie grecque que Christine connaît par cœur (en grec, évidemment). Son enthousiasme est tel qu’elle en demande une seconde présentation dès le lendemain.

Au cours du même périple qui la conduit à Rome, l’étape d’Innsbruck, revêt une grande importance puisque c’est là, qu’à la demande du pape Alexandre VII, elle va officiellement abjurer la foi protestante et annoncer sa conversion au catholicisme. L’événement a été préparé depuis plus de trois mois ; le pape a demandé à l’Archiduc et à Hostenius, son légat, d’organiser, avec toute la solennité qui convient, le séjour de la royale convertie. On lui offre notamment l’opéra que Cesti, à la demande du Pontife, a composé pour l’occasion, l’Argia dont elle gardera un souvenir tel qu’il va déterminer toute sa conduite.  Partout où elle passe ensuite, des concerts lui sont présentés qui la ravissent.

À Rome elle s’installe au Palais Farnèse dont les grandes salles se prêtent fort bien à l’organisation de fêtes musicales mais elle voyage beaucoup. En France, à Fontainebleau, Chantilly, au Louvres, les concerts se succèdent ainsi que les ballets dont le fameux Ballet d’Alcibiade de Lully où une double surprise l’attend : elle retrouve la cantatrice Anne de La Barre qu’elle avait invitée à séjourner à Stockholm au temps de son règne et qui la ravissait chaque jour de ses arias ; elle y admire aussi un danseur étoile que le public applaudit, et qui n’est autre que Louis XIV.

Sur le chemin du retour à Rome, elle s’arrête de nouveau à Innsbruck, où on lui offre un nouvel opéra de Cesti qui forme avec Corelli et Stradella le trio de ses compositeurs favoris et avec lesquels elle entretiendra des relations étroites.

Lorsqu’elle revient à Rome elle se fixe au Palais Riario. Sa passion pour la culture ne se dément pas, bien au contraire puisqu’elle s’occupe notamment de mécénat ; elle crée la première académie de Lettres de la cité et, avec le consentement du pape qu’elle a un peu forcé ; elle ouvre aussi le premier théâtre public où, scandale ! les femmes sont admises à se produire sur scène… C’est dans cette ancienne prison convertie en théâtre, appelé Tor Di Nona, que seront jouées les pièces les plus étonnantes, telle cette fête musicale donnée en l’honneur de l’ambassadeur du roi d’Angleterre, avec 150 instrumentistes et 100 choristes sous la direction de Corelli, mais aussi Corneille et Molière pourtant bien mal vu du Vatican en raison de ses positions trop libres à l’égard de la religion, on pense évidemment à son Tartuffe que Christine fera jouer ma ;lgré le désaccord papal.

Non contente de diriger le Tor di Nona (et quand elle ne s’adonne pas à ses expériences de chimie ou de physique dans les laboratoires qu’elle a fait installer au Palais) Christine se met à l’écriture (en plus de ses Mémoires, de ses Pensées et de ses Maximes) de librettos dont le plus connu est la Forza delle Stelle de Stradella sans doute inspiré par sa passion -une autre !- pour l’astronomie.

Il en sera ainsi jusqu’à sa mort, liée elle aussi, indirectement, à la musique et dont les circonstances dramatiques auraient pu d’ailleurs inspirer un opéra.

Il convient d’insister sur ce qui fait l’originalité de Christine de Suède : c’est sa faculté d’assimilation de tous les genres musicaux de son époque, musique de chambre, aria, concerti, opéra, ballet, etc. qui montrent bien sa capacité d’ouverture et font penser que cette femme se serait fort bien adaptée à notre musique contemporaine, ce que révèle fort bien le portrait de Christine de l’artiste toulousaine Mireille Gausi.

                                                                                   Mats LiljeforsMats

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *