CHRISTINE DE SUÈDE EN ESPAGNE:
DE L’ADMIRATION AU DESCRÉDIT ET AU POUVOIR

CHRISTINE DE SUÈDE EN ESPAGNE:
DE L’ADMIRATION AU DESCRÉDIT ET AU POUVOIR

Avant Christine de Suède

Blanca Oteiza 

 

 Université de Navarre, GRISO

Les relations hispano-suédoises, leurs fluctuations, étaient consignées à l’époque
dans des textes de nature diverse, provenant de sources historiques mais surtout dans bien d’autres productions considérées comme secondaires, telles que les œuvres littéraires ou les relations « journalistiques » (1), qui sont les bases de ce travail.

 

Le temps est convulsif.  

La politique et la religion (mais davantage la politique que la religion) (2) détruisent une Europe divisée par le luthéranisme et le catholicisme, lesquels cachent d’importants intérêts hégémoniques entre les deux confessions, mais aussi entre des royaumes partageant la même croyance telles l’Espagne et la France. C’est alors la guerre de trente ans (1618-1648), à laquelle l’Espagne participe indirectement avec son soutien à l’empire des Habsbourg. Dans ce contexte belliciste, le luthérien Gustave Adolphe II, père de Christine, est admiré en Europe pour ses campagnes couronnées de succès, telle la bataille de Lützen lors de laquelle il bat le camp catholique de Wallenstein, mais où il trouve la mort le 16 Novembre 1632. Les deux noms, Gustave Adolphe et Wallenstein (3), constituent toute une problématique pour la monarchie hispanique.

La mort du roi suédois fut un soulagement pour l’Espagne qui avait déjà planifié sa mort au début de 1632 (4)

-1 Usunáriz, p. 14

-2 Beladiez parle de « politique religieuse ambiguë » p. 37

-3 Dans ce contexte historico-politique, voir Beladiez, Aldea et Uzanáriz.

-4 Allendesalazar, p. 41

 

Cependant, quoique luthérien et ennemi déclaré tant de la monarchie espagnole et que de ses intérêts, il semble qu’il ait suscité le respect :

 

« Pour les Espagnols du dix-septième siècle le souverain suédois est un ennemi redoutable et redouté, certes, mais néanmoins considéré comme un chef noble et courageux. Sa mort à la bataille de Lützen a suscité en Espagne des réactions de liesse mais aussi de consternation et de dévotion. » (5)

 

 Quant à Wallenstein, luthérien converti au catholicisme, il fut assassiné sur ordre de Ferdinand II, accusé de traîtrise. Le diplomate espagnol Saavedra Fajardo, écrivait à cet égard :

 « Sa mort est le miracle que j’espérais. Dieu prend soin de la maison d’Autriche ». (6)

Le théâtre, véhicule de communication privilégié de l’époque, livra diverses comédies de propagande mettant en vedette le roi suédois et Wallenstein (7). L’un d’eux, attribué à Lope, est dédié à la mort de Gustave Adolphe ; sa représentation fut autorisée mais vite interdite par la censure politique pour atteinte à l’autorité impériale : l’Infante des Flandres aurait partagé des secrets d’État avec un bouffon… Si Heyden se réfère à cette comédie, il souligne qu’à sa mort « un Te Deum solennel a été célébré à Madrid en présence du roi d’Espagne et qu’on y a joué  La mort de Gustave Adolphe » (8), considérée comme « caricaturale » .

Wallenstein fut également le personnage dramatique de trois œuvres (deux comédies et un autosacramental -pièce pour le Saint-Sacrement), à la fois héros et traître. L’une d’elles, où il porte le nom de Coello de Calderón, célèbre ses victoires et notamment la mort du roi de Suède à Lützen; l’autre pièce, Le Prodige de l’Allemagne (ou Les exploits de Frislan et la mort du roi de Suède) a pour thème son intention de trahir la cause impériale et sa mort. Dans l auto sacramental de Cubillo, La mort de Frislan, il personnifie le diable ainsi que l’indique la distribution (“le démon, qu’incarne le duc de Frislan« ). (9)

 

 

 

 

 


-5 Claveria, num 17, p. 11-6 Voir Aldea, pp XVII LXXXVI-7  CF les comédies deVega, 2001 et 2012, pp. 43-46, à quoi je me réfère pour plus de détails. Pour d’autres textes qui leur sont consacrés, voir Clavera, no 17, p.15 et Usunáriz, chap  Il a traité de ces comédies Vega, 2001 et 2012, pp. 43-46, à qui je suis et auquel je me réfère pour plus de détails. Pour d’autres textes qui leur sont consacrés, voir Clavera, no 17, chap.V, pp.125-146.

 -8 Heyden, p. 49
-9 Voir Domingo Matito

Christine, reine de Suède

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Si la mort de Gustave Adolphe a diversement choqué l’Europe, les attentes concernant la nouvelle reine sont mystérieuses.

 Et les choses vont changer considérablement. Les dix années de son règne (1644-1654) seront marquées par deux événements qui secoueront l’Europe : son abdication suivie de sa conversion au catholicisme pour laquelle l’Espagne aura joué un rôle important. 

Dès son plus jeune âge, la personnalité de Christine, ses loisirs et son aspect en général ont suscité l’admiration, l’étonnement et la perplexité dans les milieux politiques suédois ainsi que dans les délégations étrangères, en raison de sa formation et de ses intérêts intellectuels, sa maîtrise des langues (on dit qu’elle en parle onze), son apparence virile et ses attitudes, ses affections, ses tendances sexuelles, son rejet du mariage, son goût pour les fêtes (10) … toutes informations qui parviennent en Espagne principalement par le biais de ses délégations en Europe, des envoyés spéciaux en Suède, de la correspondance des résidents espagnols vivant à la cour de Christine, des émissaires que la reine envoie à Felipe IV ou de sa propre correspondance … car la nouvelle politique suédoise va générer une activité diplomatique quasi vertigineuse.

 

L’Espagne avait un ambassadeur résidant au Danemark depuis 1648, Bernardino de Rebolledo, qui ne connaissait pas personnellement la reine, mais avec qui il correspondait et à qui il avait consacré plusieurs poèmes dans ses Loisirs (11).  En 1652, Antonio 

Pimentel(12) arrive en Suède où il obtient rapidement les faveurs de la reine motivée à la fois par le charisme du personnage et les intérêts politico-économiques.

 En avril 1653, Christine lui fait part de son intention de se convertir au catholicisme et de son espoir que le roi d’Espagne lui accordera aide et protection après son abdication et son départ de la Suède. Christine aspirait à prendre le gouvernement de Flandre ou celui de Naples car sa « sécurité financière était en train de devenir l’une de ses principales préoccupations » (13).

 

Et fin juillet 1653, un envoyé de la reine, Luis de Haro, arrive à Madrid avec deux lettres pour Felipe IV, dans lesquelles elle l’informe de sa décision d’abdiquer et de se convertir, avec l’espoir d’obtenir la protection du roi d’Espagne, lettres qui furent traités dans la plus grande discrétion.

 

 -10 On trouve un échantillon représentatif  de ces informations, doublées d’une bibliographie abondante, dans les œuvres de Wertheimer, Villa-Urrutia, Lasso de la Vega, Clavera, Gonzàlez Caal, 1986; Rodén, Heyden-Rynsch et Allendesalazar ; le plus abondant sur les relations hispano-suédoises et que j’utilise comme référence générale.

-11 Voir González Canal, 1986, pp. 93-108  et son édition de la poésie de Robolledo

-12 Voir plus spécialement Lasso de la Vega et Allendealazar, chap. 7 et 8

-13 Allendealazar, pp. 189, 267

 

L’abdication, cependant, sera officiellement communiquée à l’Espagne au début de 1655 par l’ambassadeur de Suède, Nils Nilsson Brahe (dont on a conservé le costume qu’il portait lors de la réception des rois à l’Alcazar de Madrid : c’était un Espagnol, et l’étiquette exigeait de se présenter devant le roi selon la mode du pays (14) et « fabriqué en Espagne, en laine de chameau, velours, fil d’argent, soie et lin ».) (15)

Pendant ce temps, le traitement privilégié de la reine à l’égard de Pimentel provoqua au sein de la cour suspicion, commérages et le rejet des Suédois à l’égard des courtisans étrangers ; le résident Peder Juel fit naître la rumeur selon laquelle Pimentel était l’amant de la reine. Christine  en effet distingua ce dernier en de nombreuses occasions (16) : elle le promut dans l’ordre de l’Amarante; elle réclamait sa compagnie lors de fêtes, danses et autres manifestations; elle lui fit don d’un précieux diamant, etc .; Pimentel assista à la cérémonie secrète de son baptême  à Bruxelles en 1654 puis à l’annonce de sa conversion  qu’elle fit publiquement à Insbruck le 3 novembre 1655; il fit partie ensuite de la délégation espagnole auprès de la reine à Rome.

C’est pourtant à cette époque que  l’amitié avec l’Espagne commença à décliner: Christine fut particulièrement déçue de la réponse négative de Felipe IV au sujet de ses propres aspirations à gouverner la Flandre ou Naples. Des rumeurs sur cette mauvaise relation avec les Espagnols circulèrent bientôt; l’élément déclencheur de la rupture fut une simple question protocolaire, la reine ne permettant pas à un Grand d’Espagne de rester la tête couverte en sa présence, ce que Madrid considéra comme un acte d’hostilité. Ces faits et autres griefs à l’égard des Espagnols et de sa propre personne expliquent qu’au début de 1656, Pimentel réclama à Madrid qu’il fût mis fin à sa mission, et qu’au même moment, le

5 janvier 1656, Christine écrivait à Felipe IV pour l’informer qu’elle s’installait définitivement à Rome et que la présence de Pimentel n’avait plus lieu d’être (17). La reine s’intéressait déjà au jeune cardinal Decio Azzolino, dont elle recherchait constamment la compagnie.





-14 Portús, 2003, p. 276

-15 Conservé au Museo del Traje à Madrid il est évalué aujourd’hui à 875 992 euros, voir Boletín Oficial del Estado, n° 123, mardi 24 mai 2005, résolution 8527 (https://www.boe.es).

-16 Information tirée des rapports envoyés à Madrid par le neveu de Pimentel, Juan Antonio Pimentel de Prado et Olazâbal, qui ayant assisté á l’audience a pu observer la déférence de la reine pour son oncle (voir Villa-Urrutia, pp. 46-47; Lasso de la Vega, 1941, pp. 15 oui., Clavera, 1952, 18, et Gonzàlez Caal, 1986; Lobon, Allendesalazar, pp. 194-195).

-17 Allendealazar, pp. 47-48



En Espagne, des événements de cette importance politique et religieuse alimentent les chroniques, comme celles contenues dans les Avis de Barrionuevo, dans la doctrine de l’Année spirituelle de Palafox, l’auto sacramental la Profession de Foi de Calderón ou la comédie Quién es quien premia al amor de Bances Candamo (18), qui permettent de saisir l’évolution de la perception espagnole sur Christine, de l’admiration au discrédit puis à l’oubli.

Les Avis de Barrionuevo 

 

Ce sont des articles couvrant la période du 1er août 1654 au 15 juin 1664, dont ceux consacrés à Christine entre les années 1654 et 1664, c’est-à-dire l’époque où la reine vient d’abdiquer (le 6 juin), son voyage à Stockholm. Ainsi qu’à l’occasion de la mort du roi suédois Charles Gustave X (19 février 1661).

 L’information, fort variée, est instructive, surtout en ce qui concerne la reine, ses penchants, ses intérêts, où l’on note diversement  l’admiration, la déception, la moquerie, l’ironie … (19)  Les mérites de Christine sont  mis en évidence, sa personnalité, ses qualités particulières: sa passion pour toutes les sciences, son esprit vif et galant et surtout sa virilité

(3 octobre 1654); l’ampleur de sa bibliothèque (dont elle ne se sépare pas au cours de ses voyages)  surprend ; sa maîtrise de onze langues; son emploi du temps qui commence à l’aube  avec la lecture (14 octobre 1654); sa beauté, avec sans doute trop d’enthousiasme lorsque Barrionuevo décrit , en contredisant la réalité (20) , le portrait que Bourdon a réalisé et offert à Philippe IV:

“Dans cette peinture du buste, elle est armée, sa taille est impressionnante, son visage est beau, ses yeux vifs et bridés, d’une sévérité évidente. Elle connaît l’art militaire aussi bien que le plus expert des généraux. Elle est calme et sa pensé est claire. Elle parle onze langues. Sa passion des savoirs et si vive qu’elle changerait le mercure en or …” (12 janvier1656). 

Peu de temps après, le 19 janvier 1656, il confiera que « c’est une merveille ». Mais lorsque survient la rupture entre l’Espagne et la France, le ton devient plus irrévérencieux. Le 6 mai 1656, à Rome, il rédige une satire contre la reine la traitant d’hypocrite,  vaine,  folle, et l’accuse de malhonnêteté à l’égard de Don Antonio Pimentel, “son âme chérie, sinon plus […]. On raconte que Sa Majesté a ordonné aux Espagnols qui forment sa suite de la quitter», 

confirmant ensuite que Pimentel et ces derniers s’en sont allés en Flandre (livre 277). De fait, le 14 juin Christine, excédée par les Espagnols -le roi ayant refusé de lui céder le 



-18 Voir Lundelius, Mackensie, Oostendorp, Vasquez, Weimer

-19 Voir Arellano qui donne de nombreux exemples de l’appréciation de la reine pour Barrionuevo.

-20 Allendealazar, pp 47-48

 

gouvernement flamand (I, 286)-, dit adieu à Pimentel en des termes dont Barrionuevo évoque la grossièreté: «On dit que lors des adieux, irritée contre lui qui venait de l’informer de la décision du roi, la reine declara: Vous êtes un voyou, un voleur, un coq, infame et  mauvais Monsieur […]. Ne paraissez plus devant moi […]. Il tourna le dos et, sans plus attendre, partit » (12 juillet, pp. 295-296).

 

Au fil du temps, le changement de perception envers la reine se confirme dans le grotesque et la cautèle: «la reine est devenue pour Barrionuevo une figure satirique et boufonne […] la liberté d’esprit de la reine suédoise, devient suspecte, peu sérieuse, comme le propre d’une personne déséquilibrée. Et dans les Avis, cette conception se traduit par un ton ironique, satirique, parfois burlesque ». (21)

 

L’image de la reine est discréditée. Du 30 août au 13 septembre 1656, il se plaît à répéter que la reine est enceinte, ce qui ne le surprend pas : «On dit que la reine de Suède est partie bien vite de Rome après avoir été engrossée par un cardinal qui l’avait adulée et qu’en route pour la France […] elle s’est arrêtée à Hambourg pour avorter […] C’est une femme, je ne m’attends pas à moins « (I, 306).  Ou encore :  » Enceinte de quatre mois du cardinal Lomelin, un beau jeune homme de belle taille et de bonnes manières, la reine avorta la nuit, secrètement, avant de faire son entrée à Paris. C’est une femme. Tout est possible.» (I, p. 314). À partir d’octobre 1657, les références à Christine dans les Avis deviennent sporadiques et neutres, coïncidant avec le déclin de son intérêt pour l’Espagne, pour aboutir à l’oubli.

 

L’année spirituelle de Juan de Palafox 

 

Un mois avant le Corpus de 1656 (15 juin) au cours duquel l’interdiction de l’auto sacramental de Calderon est levée, Palafox dresse une éloge fervente de Christine après sa conversion. L’espoir et la joie gagnent l’Espagne … momentanément car Barrionuevo avertit déjà le 6 mai 1656 que les choses ne sont pas au mieux avec Christine et que le roi a ordonné l’éloignement de la suite espagnole. 

 

Un acte de reconnaissance émue et profonde à La sérénissime Christine reine de Suède est rédigé par Mgr Juan de Palafox, évêque d’Osma, le 1er mai 1656, alors qu’il prépare l’Année Sainte. Dans ce document, il exprime sans réserve son admiration pour Christine qui s’adonne au mysticisme (22) («même avant de professer secrètement sa foi nouvelle, ils m’assurent que son cœur ne cessait de rechercher les femmes du Seigneur et adorer la


-21 Arenallo, 2016, pp. 68,70,74
-22 Christine n’a montré aucun intérêt pour la retraite spirituelle (Allendesalazar, pp. 272, 289), contrairement à ce que souhaitait l’Espagne. En ce sens, Barrionuevo rapporte de manière assez crédule qu’on dit qu’elle vient en Espagne pour  entrer dans les ordres à Descalzas » (29 avril1656).

 

blancheur virginale qu’elle professait dans son âme.») et il invite la nouvelle convertie à 

recevoir ses conseils sur toutes questions spirituelles. “Commencez par pratiquer ces

vertus, en particulier celle de la chasteté: je pense, Madame, que cette pureté corporelle et virginale a nourri votre vocation et donné à V. M. le désir de rechercher la spiritualité.”

 Et il complète le tableau de ses perfections morales et intellectuelles:

Une très rare connaissance des sciences naturelles, morales et sacrées. Une compréhension et la pratique de l’hébreu, du grec, du latin, du suédois, de l’allemand, de l’espagnol, de l’italien, du français et d’autres langues. Une facilité remarquable à saisir les textes historiques et dogmatiques. Un attrait pour les textes sacrés et le martyrologe. Une inclination naturelle vers tout ce qui est bon et saint et autres perfections admirables.”

 Autant de signalés mérites conduisent Philippe IV à un commentaire enthousiaste.

“L’amitié que nous porte V. M. est une faveur pour l’Espagne[…] Nous autres Espagnols, Madame, respirons le même air que  notre roi […]; et nos cœurs vont là où se porte votre inclination.

 Nous savons ce qu’aime V. M., ce qu’elle applaudit, ce qui contribue à l’édification de cette entreprise glorieuse dans laquelle notre royale politique vous accompagne.”

 Semblant ignorer la situation politique, cette position de Palafox reflète bien la joie que suscita la conversion de Christine, considérée comme une victoire de l’Église et de la couronne d’Espagne.

 
 

La Profession de Foi, par Calderón

 

 Alors que Palafox dédie son panégyrique, Calderón apparaît comme l’antagoniste de l’auto sacramental; la Profesión de Foi pour le Corpus de 1656 (15 juin), dont la représentation a été en partie censurée sur ordre de Philippe IV, comme le signale Barrionuevo une semaine plus tôt, le 7 Juin 1656: 

Don Pedro Calderón, ayant minoré dans son auto sacramental la conversion de la reine de Suède, suggéra que le décret du roi ne soit pas accordé à la souveraine, car les affaires de cette dame n’étaient plus telles qu’elles se présentaient à l’origine et dont la maison et le service domestique étaient désormais assurés par des Français […] Vous ne laisserez pas représenter l’auto sacramental de la reine (I, p. 284). 

L’auto sacramental raconte ce qui a conduit à la conversion de Christine, entre la lecture d’auteurs sacrés (St Augustin) et la protection de Philippe IV, jusqu’à sa profession de foi organisée de manière solennelle, et lors de laquelle la reine portait « une couronne de laurier et un manteau impérial » (v. 1352 acot.). Les passages les plus éloquents de l’auto sacramental évoquent les deux rois. En premier lieu, Felipe IV qui offre, dans une lettre, les territoires espagnols, auxquels Christine, rappelons-le, aspirait et que la monarchie n’a en définitive jamais donné:

 

Ce que je peux vous offrir

de toute ma monarchie

c’est le royaume d’Espagne

ou de Flandre, ou d’Italie

que vous choisirez,

ou ce qui paraîtra

le mieux vous convenir 

et dont je vous fais la donation […].

Felipe, votre très dévoué serviteur (vv. 814-833)

 

Mais pour respecter la vérité historique, la reine choisit d’aller à Rome: 

Bien que son coeur reste attaché à l’Espagne, Elle jette son dévolu sur la nouvelle Sion (vv. 905-908), abjurant par écrit la foi protestante (vv. 1395-1483) avant de proclamer sa conversion :

 

Moi, Christine Adolphe,

consciente de mes fautes

je me soumets

à votre justice souveraine

car il est vrai que dans ma misère

j’étais dans l’ignorance,

élevée dans l’erreur luthérienne

dont j’ai suivi la doctrine

au cours de ma jeunesse

et je remercie le Ciel

qui m’a donné de découvrir

la vraie religion.

J’abjure solennellement,

haïssant mon passé

et je jure

avec la plus grande fermeté

de ne plus  jamais revenir

en public ou en privé

sur cet aveuglement.

Obéissant à l’autorité du Siège apostolique

et à la sagesse de ses chanoines.

Je me prosterne deux et trois fois

et j’abjure solennellement

mes erreurs passées (1429-1442)

 

Calderón évoque ensuite la cérémonie de la conversion;  mais la générosité de Felipe IV ne répond plus à la réalité et le dramaturge ne mentionne pas non plus l’inimitié de Christine qui s’ensuivit. C’est ainsi que par prudence, le roi estima la représentation comme inopportune et la fit interdire.

Quién es quien premia al amor   de Bances Candamo

 

La dernière anecdote que Barrionuevo rapporte à propos de Christine date du 19 février 1661, année de naissance de Charles II. Le décès de la reine en 1689, coïncidera avec la régence de Marie-Anne d’Autriche et le règne de Charles II ; cependant dès après l’interruption des relations avec l’Espagne elle tombera dans l’oubli. Pourtant, à la fin du siècle, Christine réapparaît dans la comédie « Quièn es quien premia al amor » (Qui l’Amour récompense) de Bances Candamo, poète officiel de Charles II.

La comédie a été considéré d’un point de vue politique en raison du problème de la succession de la couronne espagnole qui, sans héritier, était revendiquée par diverses puissances, notamment l’Autriche et la France. C’est cette perspective politique qui explique également l’analyse des personnages de Christine et de Charles Gustave et justifie la datation proposée. (23)

 

Cependant, certains témoignages de l’époque permettent de dater cette pièce de théâtre en 1693 et de l’interpréter comme un hommage à Antonio Pimentel de Prado (24).

Lors de sa mission diplomatique en Suède, il était accompagné de son neveu, Juan Antonio Pimentel de Prado y Olazábal, qui devint plus tard son gendre en épousant sa fille unique. Dans son testament Pimentel décédé en 1671, demande à la reine mère, en récompense de ses loyaux services, que soit octroyé à sa fille non seulement « le revenu de cinq cents ducats dont il bénéficie […] mais davantage comme il veut l’espérer de sa Majesté ». Près de vingt ans plus tard, par décret signé le 26 janvier 1693 à Madrid (25), cette reconnaissance officielle se réalise avec la dite concession en faveur du neveu et gendre de l’ancien ambassadeur. Certaines données de la comédie interne justifient également cette hypothèse. Par exemple, l’action se situe au moment où Christine envisage son abdication et prépare sa succession. Les motifs religieux de sa conversión, qui se produira plus tard, n’apparaîssent que dans la soirée secrète  lors de laquelle la reine annonce son voyage à





-23 Voir Mackenzie Maler, 1977 1978: Oostendorp

-24 Davantage d’arguments en faveur de cette hypothèse dans Oteiza, 2009 et l’introduction à l’édition de la comédie, 2013.

-25 Voir Lasso de la Vega p. 61 ainsi que les notes 119 et 120. Citation en note 119.

travers l’Europe sous protection espagnole, avec le soutien de Pimentel (vv. 3549 et suiv.). C’est dire que la pièce se limite aux moments mémorables de l’amitié entre les deux nations, de la même manière que les faits et les protagonistes se situent à l’époque où le prestige de Pimentel est au plus haut.

 

Par ailleurs, les deux monarchies sont traitées de manière différentes sur le plan historique comme sur le plan littéraire.  Dans l’environnement suédois c’est la fiction de l’amour intrigant qui prévaut (avec son appareil de séduction: duels, chasse, danse …), appuyé par certaines circonstances historiques, telle que la relation de Christine avec son cousin Charles Gustave, tandis que l’environnement espagnol participe de loin à l’intrigue et recueille la dimension historique, exploitée avec plus de gravité et d’importance, non seulement parce que Pimentel incarne avec toute la dignité voulue la monarchie espagnole dans la conversion de la reine, mais aussi parce que sa mission est illustrée par des faits historiques avérés et précis, telle l’inclusion d’une lettre authentique de Christine à Louis 

de Haro, grand majordome de Philippe IV, ou sa promotion dans l’ordre de l’Amarante…

Ainsi dans le jeu de la comédie amoureuse l’exaltation de l’Espagne et de son ambassadeur pase au second plan. En revanche, la définition et la fonction dramatique des personnages sont conçues pour accorder la plus grande dignité à Pimentel: Charles n’est pas véritablement un protagoniste (ainsi l’interprète Maler), sans qu’il soit pour autant qualifié de mauvais souverain (comme le souligne Mackenzie), son personnage est relégué dramatiquement en arrière plan. De son côté Christine se distingue par son profil contemporain, qui correspond bien à l’image qu’elle nous a laissée, par les faits marquants de son histoire liés à son abdication et à sa succession mais sans recevoir d’éloge particulier   tout en bénéficiant du respect et des convenances réservés à une souveraine selon la pensée dramatique de Bances.

 

De l’autre côté, Pimentel est le personnage Espagnol le plus éminent à figurer dans la pièce; il est doté de toutes les qualités: dans son comportement (modération, dignité; il surpasse les autres galants, il ne porte pas de costumes de carnaval …); dans l’importance qu’il accorde à sa mission de représentant du roi d’Espagne devant Christine; dans la supériorité oú le place le dramaturge face aux autres personnages compte tenu des faveurs que lui accorde la reine dès son apparition et surtout lorsque celle-ci lui demande de l’accompagner, après son abdication, dans son périple à travers l’Europe;  dans la conclusión de la pièce  avec la conversion de Christine en perspective:

 

 

-26 Des mots qui évoquent ceux prononcés par Christine devant le Sénat pour annoncer à nouveau son intention d’abdiquer : « La vraie cause sera claire en temps voulu, mais Dieu la connaît déjà » (Allendesalazar, p. 223).

 

Don Antonio:  Les raisons généreuses 

                          De mobiles si émouvants aujourd’hui

                          Nourriront la gloire de l’Espagne et de l’Eglise.  (vv. 3615-3618) (26) 

 

Ainsi Bances réhabilite-t-il, des années plus tard, l’image de Christine, mais surtout il exalte le personnage de Pimentel. En Espagne, la reine suédoise est saisie comme une figure politique qui profite à la propagande, sa conversion étant considérée comme une

victoire de l’Église et de la couronne hispanique. Cependant son prestige se délite 

rapidement en raison de son attitude considérée comme injuste avec les Espagnols; l’intérêt  et l’admiration qu’on lui portait se transforment en discrédit puis en oubli. Cette évolution de la considération espagnole pour la reine coïncide avec celle d’autres puissances européennes (en Italie, en France, en Angleterre …), motivée par ses excès, ses extravagances, ses caprices, ses intrigues et ses ingérences dans la vie politique. En 1657, sa renommée est éteinte, on ne l’accueille nulle part. (27)

Et pourtant … sa légende n’a cessé de croître.

 

-27 Allendesalazar, p. 351

 

Bibliographie 

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 Allendesalazar, Úrsula de, La Reine Christine de Suède, Madrid, Marcial Pons, 2009. Arellano, Ignacio, «Histoire, poésie et commérages. Cristina de Suède dans les Avis de Barrionuevo », Revue de Literature, vol. LXXVIII, no. 155, 2016, pp. 61-76.

 Bances Candamo, Antonio, Quién es quién premia al amor, éd. Blanca Oteiza, dans Oeuvres Complètes de Bances, I. Poésies Comiques, 1, Madrid, Iberoamericana, 2013.

Barrionuevo, Jerónimo de, Avisos, éd. Antonio Paz et Mélia, Madrid, Atlas (BAE, 221), 1968, vol. 1 (1 er août 1654 – 27 septembre 1656), 1969, vol. 2 (4 octobre 1656 – 15 juin 1664). 

Beladiez, Emilio, l’Espagne et le Saint Empire romain germanique: Wallenstein (1583-1634), Madrid, Éditorial Prensa Española, 1967. 

 

Calderón de la Barca, Pedro, La profession de foi, éd. Peter G. Andrachuck, Kassel, Reichenberger, 2001.

Clavería, Carlos, « Gustavo Adolfo et Cristina de Suède, vus par les Espagnols de leur temps« , Clavileño, no. 17, 1952, pp. 11-15, et non. 18, 1952, pp. 17-27. 

Domínguez Matito, Francisco, «Le conflit religieux dans les auto sacramentals de Cubillo de Aragón: histoire et représentation», dans Scénarios de conflits dans le théâtre biblique, éd. Delia Gavela, New York, IDEA, 2018, p. 111-132.

 González Cañal, Rafael, « Le comte de Rebolledo et la reine Cristina de Suède: une amitié oubliée« , León, magazine Tierras de León, 62, 1986, p. 93-108.

 González Cañal, Rafael, Édition critique des «Loisirs» du comte de Rebolledo, Cuenca, Université de Castilla-La Mancha, 1997.

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